Jeudi 22 novembre 2007
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A l’occasion de son vingtième anniversaire, la Fondation Orange a commandé à sept photographes de l’agence Magnum, un reportage sur différents domaines de
son mécénat. Le résultat, exposé à la BNF (Site Mitterrand) est magnifique. Jusqu'au 9 décembre.
Depuis vingt ans, la Fondation Orange intervient dans une grande variété de sphères, de l’autisme à l’art, en passant par la lutte contre
l’illettrisme ou l’aide aux malvoyants. Pour l’occasion, les responsables de l’organisation ont demandé à sept photographes de l’Agence Magnum (qui fête également ses soixantes ans) de fixer sur
la pellicule ce travail souterrain, lent mais efficace pour alléger une infime part des misères terrestres. C’est donc dans les couloirs (malheureusement !) du magnifique site Mitterrand de
la BNF qu’est exposée une sélection de ces travaux. Petit tour d’horizon d’une exposition simple où brillent de nombreux talents.
Passons rapidement sur les clichés d’Abbas sur l’illettrisme (assez dénué d’intérêt artistique) ; de Susan Meiselas sur l’aide à l’éducation des jeunes filles dans les Pays En
Développement ; et de Maya Goded sur l’autisme (manque d’empathie) pour revenir sur quatre séries particulièrement intéressantes qui ressortent définitivement du
lot. Patrick Zachmann, photographe français né en 1955, s’est intéressé à la musique. Ces photos en couleurs proposent une immersion dans la solitude de l’artiste avant l’opéra, isolement de
concentration et d’entrée dans le rôle magnifiquement rendu par ces clichés. D’autres photos, moins attrayantes, fixent les répétitions de l’Ensemble Pierre Robert. Alex Majoli (italien né en
1971) délivre des clichés d’un esthétisme sidérant. Chaque grand format de ces personnes souffrantes de déficience auditive sont de splendides tableaux à la talentueuse composition et aux exquis
jeux de lumière : le clair (du sujet) et l’obscur (de l’environnement) permet de souligner l’isolement tragique de ces êtres humains. Ces photos sont proches du réalisme poétique cher à la
photographie humaniste. En plus sensible. Mais les sommets de l’art sont atteints grâce à Gueorgui Pinkhassov et Martine Franck. Le premier, russe naturalisé français né en en 1952, propose de
magnifiques photos noir et blanc autour de la musique. Des gros plans très soignés d’une simple partition, d’un chœur en répétition, d’un piano ou d’un pupitre. L’émotion musicale est fixée avec
talent sur la pellicule, faisant de ces clichés une rencontre sensorielle envoûtante. Les cadrages sont rigoureux, simples natures mortes parfois. Enfin, la palme de l’exposition revient à la
belge Martine Franck pour sa rencontre avec les enfants déficients visuels de l’école Parmentier à Paris. Humaniste, optimiste, elle construit un univers de partage et de générosité, grâce à des
images d’une poésie rare. Les enfants photographiés sont souriants et heureux, malgré leur handicap. Ce portrait (qui sert d’affiche, photo ci-dessus) d’un enfant touchant une statue pour en
appréhender les formes est poignante.
Un monde en partage est donc une magnifique exposition mêlant différentes postures et divers styles. Avec chaque série, sont proposés une présentation succincte de l’artiste ainsi qu’un
court-métrage retraçant le travail de chacun. A voir et à écouter, malgré le passage régulier dans le couloir (dommage !).
Photo : Martine Franck
Voir aussi le passionnant dossier de presse de
l'exposition.
Par Nicolas
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Mercredi 21 novembre 2007
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Depuis
quelques années, plusieurs cinéastes français se sont essayés à l’adaptation de roman policiers (Le Mystère de la Chambre Jaune, Bruno Podalydès). Malheureusement, le passage de l’écrit
à l’écran est souvent un échec, tant le roman policier répond à une mécanique interne difficile à adapter. Dernier exemple : L’Heure Zéro de Pascal Thomas.
Un roman policier est construit autour d’une architecture complexe qui fait son efficacité : l’évènement initial déclencheur de l’enquête ; la fragmentation du récit (structure narrative
souvent à rebours et narration construite sur la notion d’échéance) ; la dualité du roman (histoire du crime et histoire de l’enquête, cf. Todorov dans sa Typologie du roman policier) ;
le suspens maintenu par la fluidité, la concision et la cohésion du récit ; la profondeur des personnages ; la vraisemblance de l’histoire, la tension permanente et le
machiavélisme constant ; la cohérence des faux suspects ; le bouquet final en forme de surprise haletante, moment d’explication, de remise en ordre chronologique, de retour à l’ordre. Agatha
Christie maîtrisait totalement cette machinerie infernale ; l’adaptation de son Heure Zéro à l’écran par Pascal Thomas ne jouit pas des mêmes atouts.
Résumons : une demeure bretonne bourgeoise, La Pointe aux Mouettes, est, à l’occasion des vacances estivales, le théâtre d’un curieux rassemblement, autour de sa propriétaire, l’austère Mme
Tressilian. Son neveu Guillaume Neuville s’y trouve entourée de deux Mme Neuville (son ex-femme Aude et sa compagne actuelle, Caroline), d’un vieux cousin revenu du Vietnam (Thomas Rondeau), et
de différents domestiques secrets. Et donc suspects, quand Mme Tressilian est retrouvée dans son lit la tête fracassée. Le commissaire Martin Bataille mène l’enquête.
Pascal Thomas mêle assez habilement contemporanéité et passé, créant un décalage temporel suave et malicieux. Les protagonistes ainsi que le lieu du crime semblent tout droit sortis d’un vieux
film hitchcockien, alors que l’extériorité est d’une modernité rutilante. Il réussit également à peindre des personnages hauts en couleurs à la limite du fantasque, aidé en cela par des
interprétations souvent justes : la délurée et capricieuse Caroline (parfaite Laura Smet), la froide et insensible Aude (Chiara Mastroianni), le décalé et
consciencieux commissaire Bataille (François Morel) et la matriarche Mme Tressilian (l’exquise et toujours parfaite Danielle Darrieux). Melvil Poupaud est par contre très décevant, sur-jouant
souvent (voir la dernière scène) et régulièrement à côté d’un personnage calculateur et froid. Outre ce qu’il faut bien appeler une erreur de casting, L’Heure Zéro s’embourbe dans une
narration pataude et ennuyeuse. Pascal Thomas n’arrive pas à s’approprier la temporalité du récit, pas plus qu’il ne réussit à créer cette tension angoissante du film policier.
L’Heure Zéro reste cependant un agréable divertissement avec quelques trouvailles formelles intéressantes (la fanfare surréaliste aux moments clés du récit) et des prestations bonnes en
moyenne, mais sans génie. Mais l'ennui pointe souvent son nez tant l’ensemble manque de rythme et d’énergie.
Par Nicolas
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Mardi 20 novembre 2007
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Dans le paysage rock français, Dionysos est définitivement à part. Un groupe capable de nous emmener dans une monde féerique oscillant entre Tim Burton (pour
l'univers décalé) et les Sex Pistols (pour le rock tellurique), en passant par Arthur Rimbaud (pour la poésie des textes) et Beirut (pour les multiples sonorités). La mécanique du
coeur, leur nouvel album, est une pépite intemporelle évadée du monde extraordinaire des songes.
Il y a deux ans, c'était Monster of
love. Soit un génial album de rock, avec en filigrane, l'histoire de Giant Jack et de la belle Miss Acacia. Jack, double fantasmagorique du chanteur Mathias Malzieu, et son amour andalouse
sont de retour dans un magnifique opéra-rock et un roman : La mécanique du coeur.
Quarante ans après le premier concept album signé des Beatles
(l’irremplaçable Sergent Peppers…), Dionysos nous fait un cadeau de Noël avant l’heure : dix-huit tubes en puissance qui s’entremêlent magnifiquement pour nous raconter la
formidable histoire de Jack, enfant, à Edinburgh à la fin du XIXe siècle. Souffreteux, le docteur Madeleine lui a mis une horloge à la place du cœur. Il s’éprend de Miss Acacia, également
l'élue du terrible Joe.
Casting de rêve pour un album de génie : Arthur H, Emily Loizeau, Grand Corps Malade, Alain Bashung, Olivia Ruiz et Eric Cantonna. Chaque artiste apporte son originalité (le slam Thème
de Joe ou le rock déglingué et discordant de La panique mécanique), son monde, sa patte unique pour façonner un album à la cohérence implacable. Le puzzle est d'une merveilleuse
fluidité ; et chaque pièce est un petit tableau autonome et fracassant. Une fois de plus, Dionysos jongle avec les sons est les styles : du folk-rock de crooner (l'excellent Candy Lady
et ses trompettes qui sentent bon la tequila et les sombreros) au rock urgent (Whatever the weather), en passant par le hip-hop sombre (La berceuse Hip Hop du docteur
Madeleine), le slam "Guerre des étoiles" (Le retour de Joe), la musique de western ou la pop-song au chant incantatoire (Tais-toi mon coeur). Difficile d'imaginer qu'un
seul groupe soit capable d'accoucher d'autant de diversité. Mais chez Dionysos, cela est devenu une habitude : grand écart musical rime avec réussite artistique.
La mécanique du coeur brille par ses mélodies accrocheuses et ses arrangements intrépides (les répétitifs et entêtants sons d'horloges et de coucou). Dionysos, qui enregistra ses
précédents albums avec des magiciens du rock (John Parish ou Steve Albini), a utilisé sa propre expérience pour mettre en musique son inspiration surnaturelle, seulement aidé d'Olivier Daviaud,
talentueux producteur de La femme chocolat d'Olivia Ruiz. La belle andalouse, Miss Acacia, dont les yeux inspirent tant Jack, est aussi la compagne de Mathias Malzieu à la ville. C'est
elle qui est au centre d'un album-boîte à magie, dont chaque écoute révèle une histoire fantastique, métaphysique, magique.
Mentions spéciales à la magnifique reprise de When the Saints go marchin'in, ses violons yiddish et la voix rocailleuse d'Arthur H (Clochard Arthur) ; et à La Flamme à
lunettes, où les éternels enfants rêveurs que sont Olivia Ruiz et Mathias Malzieu nous emmènent sur leur nuage, très haut là-haut, seulement accompagnés d'un ukulélé magique.
Incontestablement, cet homme est un conteur hors pair, un génie au sens strict, capable de nous faire partager ses rêves. Tellement rare et tellement bon.
Par Nicolas
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Lundi 19 novembre 2007
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Deux morts. Deux histoires qui s'enlacent dans un magnifique chassé-croisé cinématographique. De l'autre côté de Fatih Akin est un formidable voyage entre
Allemagne et Turquie, entre espoir et mort. Jubilatoire.
L'amour, la mort, le Mal. Fatih Akin, jeune réalisateur allemand aux origines turques, s'est obligé à travailler sur ces trois problématiques avant de "passer à l'âge adulte". Son premier long
métrage, Head-on fouillait donc les tumultes de la passion amoureuse. C'est à la mort qu'il s'intéresse dans De l'autre côté ; c'est la mort qui sert de base à un magnifique
scénario récompensé lors du dernier festival de Cannes. La mort de Yeter tout d'abord. Yeter est une prostituée d'origine turque, qu'Ali, un veuf démiurge, convainc de venir vivre avec lui. Mais
lors d'une dispute, Ali tue accidentellement Yeter. Le fils du vieillard, Nejat, brillant professeur d'université, part s'installer en Turquie pour retrouver la fille de Yeter. Fin du premier
tableau. A Istanbul, Ayten, la fille de Yeter, est une activiste révolutionnaire, obligée de fuir son pays. Elle s'installe en Allemagne, sur les traces d'une mère qu'elle croit vendeuse de
chaussures et encore vivante. Elle rencontre Lotte, jeune étudiante, en tombe amoureuse, puis est chassé du pays de Goethe. Les deux jeunes filles partent alors en Turquie, malgré les
recommandations de Suzanne, la mère de Lotte. La jeune allemande y trouvera la mort ; Ayten, la prison. Dans une dernière partie, Suzanne vient à Istanbul. La boucle est presque bouclée, mais
nous ne révèlerons pas la fin.
Si De l'autre côté apparaît comme une histoire lourde et compliquée, Fatih Akin en a fait un film d'une fluidité extatique. Grâce à un scénario parfaitement ficelé, et à une réalisation
talentueuse, originale, et terriblement efficace. Sans artifices ni effets spéciaux, mais avec beaucoup de génie. Fatih Akin joue avec les deux données
fondamentales du cinéma : l'espace et le temps. Deux cultures, deux mondes et de nombreux allers-retours entre Allemagne et Turquie. Le temps est recomposé. Les deux histoires se cherchent, se
manquent parfois, se croisent enfin. La scène d'ouverture est remontée à la fin du film, à l'identique ; sauf qu'elle prend alors toute sa signification. La structure circulaire du film est
parfaitement maîtrisée. L'ensemble est d'une virtuosité et d'une grâce sidérantes. Certaines scènes feront la joie des écoles de cinéma, comme ce plan fixe de la chambre d'hôtel, où les quelques
fondus et les jeux de luminosité, mettent en lumière l'ineffable souffrance de Suzanne après la mort de sa fille.
La mort écrase donc de tout son poids irrévocable ce nouveau film de Fatih Akin. Chez lui, la mort est une circonstance nécessaire, un aléa tragique qui brise les destins. La mort, ce sont aussi
les absents que les êtres essaient de faire revivre ou de retrouver. Ainsi, Nejat, orphelin mélancolique, part en Turquie autant pour rechercher Ayten que sa propre mère. Tous les personnages
sont en quête d'amour, d'utopie, d'êtres absents. Ils se cherchent autant qu'ils cherchent. Fatih Akin peint également une Turquie qui se transforme et esquisse quelques problématiques
contemporaines (Europe, droits de l'homme, dégât du capitalisme).
Mais là n'est pas le sujet. Seuls ceux qui voudraient voir en De l'autre côté un film social pourraient être déçus par l'approche artistique et sensorielle du jeune réalisateur. Pour les
autres, ce film sera un pur moment de bonheur.
Par Nicolas
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Dimanche 18 novembre 2007
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Après la mort de Norman
Mailer, les géants de la littérature américaine se font rares. L'un d'entre eux, Philip Roth, nous revient avec un magnifique roman - autobiographie déguisée - hanté par la mémoire, la vieillesse
et la mort. Sombre mais jouissif.
Premiers mots d'Un homme : "Autour de la tombe, dans le cimetière délabré". Un homme meurt. Evènement d'une banalité sans nom, sans surprise. "Mais enfin, le plus déchirant,
c'est ce qui est commun, le plus accablant, c'est le fait de constater une fois encore la réalité écrasante de la mort". Cette terrible certitude enveloppe le livre d'un manteau sombre et
mélancolique. Philip Roth esquisse le portrait de cet homme mort dans la quasi indifférence, entouré seulement de quelques anciens collègues publicitaires, d'une fille aimante (Nancy), d'un frère
vigoureux mais délaissé (Howie), d'une ex-femme paralysée (Phoebe), de deux fils égoïstement abandonnés. Un récit qui revient sur la vie d'un homme ordinaire, petit juif fils d'un bijoutier,
devenu publicitaire reconnu puis peintre retraité talentueux mais en éternel questionnement sur l'art. Un homme dont la vie amoureuse fut un échec impitoyable : trois mariages, trois divorces.
Une première femme par convenance ; une seconde par amour ; une dernière, mannequin de vingt-quatre ans, pour le sexe. Un homme détruit par les hospitalisations à répétition : de l'intervention
chirurgicale pour une banale hernie, à la dernière opération fatale, en passant par la difficile épreuve de l'arrêt cardiaque puis du corps décrépit "Sa santé le lâchait, son corps semblait
en péril permanent (...). La mort semblait devenir la grande affaire de sa vie, qui se résumait désormais à l'histoire de son déclin physique".
Le nouveau roman de Philip Roth est assiégé par la mort, la vieillesse, la maladie et ses corollaires : la souffrance physique, l'affaiblissement, la décadence du corps, l'aigreur. Outre le
principal protagoniste du roman dont les séjours en hôpital se multiplient avec l'âge, de nombreux personnages sont frappés par cette épée de Damoclès qui hante l'auteur de La Tache.
Celui-ci laisse ici ses récits percutants sur l'Amérique et la judéité pour livrer un récit semi autobiographique redoutablement émouvant. Car, il est impossible, derrière cet homme dont on ne
connaîtra jamais le nom, de ne pas voir Philip Roth, et ses questionnements angoissés. Fuite du temps ("Jadis, j'ai été un être humain dans sa plénitude"), décadence psychique et
physique ("Ce n'est pas une bataille, la vieillesse, c'est un massacre"), puis l'inévitable fin ("Parce que l'expérience la plus intense, la plus perturbante de la vie, c'est la
mort. Parce que la mort est tellement injuste. Parce qu'une fois qu'on a goûté à la vie, la mort ne paraît même pas naturelle").
Les quelques cent cinquante pages d'Un homme résonnent comme certaines des plus belles écrites sur cette finitude humaine, sur les affres du temps qui passe, sur l'inexplicable
abaissement des aptitudes. Mais ce récit n'est pas seulement cela. Car avec la maladie et la solitude viennent les interrogations sur la vie, sur sa vie. Les choix non assumés, la
culpabilité d'avoir été un mauvais père ou un destructeur de bonheur. C'est tout cela qu'englobe ce nouveau roman de Philip Roth, dans des magnifiques va-et-vient parfaitement maîtrisés, à
l'écriture précise et tranchante comme une lame de rasoir. Un récit poignant tant il résonne en chacun de nous.
Par Nicolas
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Samedi 17 novembre 2007
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"Les hommes
vivent un peu comme les aveugles, et généralement, ça leur suffit. Je dirais même que c'est ce qu'ils recherchent, éviter les maux de tête et les vertiges, se remplir l'estomac, dormir, venir
entre les cuisses de leur femme quand leur sang devient trop chaud, faire la guerre parce qu'on leur dit de le faire, et puis mourir sans trop savoir ce qui les attend après, mais en espérant
tout de même que quelque choses les attend. Moi, depuis tout petit, j'aime les questions, et les chemins qui mènent à leurs réponses. Parfois d'ailleurs, je finis par ne connaître que le chemin,
mais ce n'est pas si grave : j'ai déjà avancé"
Philippe Claudel, Le rapport de Brodeck.
Note : Photo Henri Zerdoun, talentueux photographe de la solitude (entre
autres travaux). Il sait, comme personne, montrer que la solitude n'est pas seulement une fatalité, mais qu'elle peut-être aussi un choix de vie, en particulier pour l'artiste. Il publie chaque
jour, sur son blog, de magnifiques photos à contempler sans modération.
Par Nicolas
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Vendredi 16 novembre 2007
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Elisabeth
Roudinesco revient sur cinq siècles d'histoire de la perversité, pour mieux comprendre la société moderne et la part obscure de l'homme. Lumineux.
Elisabeth Roudinesco est une des plus éminentes psychologues françaises contemporaines, et une des plus ardentes avocate d’une science malmenée ces dernières années (Le Livre noir de
la psychanalyse entre autres attaques). Élève de Deleuze et de Michel de Certeau, disciple de Jacques Lacan, Elisabeth Roudinesco, après plusieurs ouvrages sur l’histoire de la psychanalyse
ou des conversations philosophiques (son difficile mais passionnant entretien avec Jacques Derrida publié en 2003), interroge aujourd’hui le côté sombre de l’homme. Son nouvel ouvrage s’intitule
La Part obscure de nous-mêmes – Une histoire des pervers.
Car la très médiatique Elisabeth Roudinesco est autant historienne que psychanalyste. Elle s’intéresse aux
mouvements de fond d’une pulsion ou d’une discipline aussi bien qu’à leur signification consciente ou cachée. Et il est donc ici question de perversité : son histoire, ses figures, ses
manifestations et l’évolution de son appréhension au sein de la société occidentale. L’historienne distingue ainsi cinq périodes : Gilles de Rais, les saintes mystiques et les
flagellants ; le XVIIIe sadien ; le XIXe stigmatisant l’homosexuel, l’enfant masturbateur et la femme hystérique ; la barbarie nazie du XXe siècle ; notre modernité enfin, où la
perversité est devenue un trouble identitaire, (trop) encadré par la Loi mais qui se généralise dans de multiples domaines.
Au Moyen-âge, les pervers sont des mystiques qui cherchent à se rapprocher de Dieu par la mortification. Le Corps est un fardeau à détruire pour arriver à l’élévation de l’âme. Mais c’est aussi
le XVe siècle qui voit naître le "héros" pervers par excellence : Gilles de Rais. Élevé dans la violence et la luxure, compagnon de Jeanne d’Arc, il devient un meurtrier d’une violence et
d’une cruauté incomparable. Se pose alors l’éternelle question de l’origine de la perversité : culture ou nature (comprise comme héritée de Dieu) ? Plus léger le XVIIIe siècle est celui
des libertins. Des libertins qui s’inscrivent pleinement dans le mouvement d’émancipation de la raison et de rejet de l’obscurantisme divin. Le Corps n’est plus un poids, mais au contraire le
seul lieu de jouissance. Le marquis de Sade théorise cette société basée sur le crime, l'inceste et la sodomie, dans un véritable renversement de la Loi. Le XIXe siècle classifie les perversions
pour mieux les condamner. La perversion devient une simple déviation par rapport à la norme, une déviation que Freud envisage comme un passage obligé vers la normalité, car chacun d'entre nous a
une part obscure (jouissance du mal et envie de crime) qu'il doit dépasser. Années 1940 : Auschwitz et son programme institutionnalisé de domestication de la sélection naturelle, un plan érigeant
la perversion en loi étatique. Elisabeth Roudinesco, dans une brillante démonstration, démonte le concept de "banalité du mal" tel que défini par Arendt lors du procès Eichmann. La période
moderne enfin, pense pouvoir éradiquer la perversion. Plus rien n'est pervers, donc tout l'est, le Mal et le Bien se confondent dans une dangereuse confusion.
Ce nouvel ouvrage d'Elisabeth Roudinesco est brillant : l'écriture est précise, le style élégant, l'érudition bouillonnante sans être étouffante, les thèses habilement défendues. Elle manie avec
talent histoire, littérature et psychanalyse, pour mieux éclairer le lecteur sur une notion qui est tout sauf banale. Comme pour le héros (voir ici), les métamorphoses du regard que la société porte sur le pervers, aident à mieux comprendre l'évolution de ladite
société et de l'homme. Passionnant.
Par Nicolas
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Jeudi 15 novembre 2007
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A l'heure où notre
Nation s'interroge sur ses héros (voir la récente "affaire" de la lettre de Guy Môquet), la BNF propose une passionnante petite exposition (site François Mitterrand) qui fouille la difficile question du Héros et son évolution dans le temps.
Outre le fait que cette exposition vous baladera d'une Amphore grecque à un Fender Stratocaster, en passant par l'édition originale des Mémoires de
Sainte-Hélène de Las Cases et un tee-shirt de Che Guevara, l'excellente scénographie et l'organisation des salles sont une exaltante invitation à la réflexion sur le concept de héros,
l'évolution de ses représentants - et donc de ses signifiants - à travers les époques. La figure du Héros raconte en filigrane l'histoire des sociétés qui les ont vu
naître.
Chronologiquement, le héros est d'abord un homme (très peu de femmes ont ce "statut" avant notre modernité) issu de
l'aristocratie. Le héros a un sens premier mythologique : c'est "un être fabuleux, la plupart du temps d'origine mi-divine, mi-humaine, divinisé après sa mort". Le héros grec, demi-dieu, auteur
d'exploits fracassants, permet de fabriquer l'imaginaire de la société. Désigné par les Dieux, il fonde la civilisation en luttant contre la barbarie. Le héros romain commence à
s'effacer derrière le bien commun de la cité. Mais il incarne toujours le courage, l'impétuosité guerrière. Le Moyen-âge marque un tournant dans le concept de héros. L'Église, désireuse
d'asseoir sa légitimité et sa puissance, s'empare de ces braves. Le Saint, le Roi ou le Preux incarnent cette nouvelle génération de héros chrétiens, qui luttent contre les forces du mal.
Dernière évolution pointée par la BNF : le héros littéraire à partir du XVII siècle. Il devient fictif, mais cristallise les valeurs d'une société en pleine
mutation.
La Révolution française marque un tournant du concept de héros : il devient national, lutte pour défendre son pays. Sa vie n'est que
secondaire, seule compte la défense de la Nation - concept hérité de 1789. Il est le porteur des aspirations d'un peuple. Tantôt illustre (Napoléon), tantôt simple humain dépassé par la cause
qu'il défend (combattants de la Grand Guerre), le héros se sacrifie. Il incarne alors, dans notre système de valeurs, un idéal de force d'âme et d'élévation morale. Le héros refuse la barbarie
nazie et s'engage dans la résistance, il fait preuve d'abnégation et d'une totale présence à soi.
La Seconde Guerre mondiale sonne le glas des
grandes utopies, au premier rang desquelles, celle du héros. Le héros devient alors le symbole d'un monde qui se cherche, qui zappe, qui individualise. Le héros n'utilise plus la violence, mais
il brille par son mérite ou ses performances. Il est le plus souvent le produit des médias, il est éphémère, mondialisé et s'incarne dans divers domaines : l'humanitaire, la politique, le
sportif, le musicien. Le héros est aussi un personnage virtuel (héros de fantassy).
Cette exposition de la BNF est un parcours philosophique.
Le titre sonne comme une question socratique visant à l'étonnement du spectateur : "Héros. D'Achille à Zidane". Les explications donnent quelques clefs de réflexion, une réflexion qui doit se
poursuivre pour chacun. Une très belle initiative. Le héros se situe à la croisée de différents chemins : dépassement de la condition humaine, générosité universelle, mais aussi propagande
(religieuse ou étatique, avec Napoléon par exemple) ; il est surtout le reflet de notre société. C'est cet élément crucial que souligne cette exposition.
Par Nicolas
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Mercredi 14 novembre 2007
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Un an après
l'immense succès du Vieux Juif blonde, Amanda Sthers est de retour avec une double actualité. Un livre (Madeleine chez Stock) et une pièce de théâtre, Thalasso, au
théâtre Hébertot. Une pièce hilarante dans laquelle la jeune femme questionne l'homme en le mettant face à une réalité douloureuse. Une belle réussite.
Jouée depuis quelques semaines au théâtre Hébertot, Thalasso bénéficie de plusieurs atouts : une des plus belles salles parisiennes, des acteurs expérimentés et talentueux, et une
auteure révélé par un beau succès dès sa première pièce (Un Vieux Juif blonde, 2006). Nul doute que cette pièce devrait connaître le même triomphe (mérité) que son aînée.
Dans un magnifique décor froid et déshumanisé, Aristide, sexagénaire désabusé, est en cure de Thalasso. Il se lie d'amitié avec Jean, psychologue et écrivain raté, Don Juan en quête de relations
passagères, pour mieux oublier un vieux chagrin d'amour. Aristide espère confier sa femme à Jean, en qui il voit un double maniant le même humour noir et la même misanthropie. Bientôt, arrivent
un couple de provinciaux un peu balourds, vainqueurs d'un concours pathétique ("le couple le plus complémentaire de l'année") et projetés dans un milieu feutré qui ne les acceptera jamais. Enfin,
une brune magnifiquement sculptée, prépare un mariage de raison pour oublier Jean, venu la reconquérir ! Thalasso est un magnifique chassé-croisé moderne entre cinq personnes en quête :
d'amour, de rédemption, d'oubli ou de nouvelles sensations.
Il y a cette scène où Aristide prononce, devant cinq personnes médusées, son propre discours d'enterrement. Théâtre de l'absurde, du cynisme et de l'identité : Amanda Sthers retravaille ces
thèmes de prédilection un an après Un Vieux Juif blonde. Même réflexion sur la mort, sur la dualité de l'être, sur le mensonge. Chaque personnage s'invente une vie, un idéal ou un double
virtuel plus fort ou plus méchant que la réalité. Se protéger pour dépasser les épreuves de la vie ; pour vaincre la solitude ontologique de l'être humain. Car Thalasso est aussi une
méditation sur l'homme face à un destin qui le dépasse, que celui-ci s'appelle la mort, le mariage ou la rupture amoureuse.
Gérard Darmon est parfait dans le rôle d'Aristide. Même détachement feint, même énergie de vivre, même passion dévorante pour l'être humain. Thierry Frémont (Jean) incarne parfaitement le
séducteur mélancolique, faux dur au coeur tendre, éternel indécis, grand enfant psychologue incapable de s'analyser. La mise en scène est très rythmée, sans artifices majeurs, simple support à
des dialogues tranchants comme une lame, d'un humour décapant et noir.
L'enfermement d'une salle de bain a permis à Jean-Philippe Toussaint de saisir l'homme dans son absurdité. Une thalasso est pour Amanda Sthers l'occasion parfaite de projeter l'homme dans un
univers tout aussi détraqué, où les repères s'effondrent comme les illusions, où les mensonges disparaissent. Reste l'humour cynique qui sauve l'homme de sa propre misère.
Par Nicolas
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Mardi 13 novembre 2007
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La Forêt de Mogari, Grand Prix du Jury à Cannes en mai dernier, est une promenade onirique dans les tourments du deuil. Une marche en forêt vers la reconstruction.
Magnifique.
Une jeune fille, détruite par la culpabilité ressentie suite à la mort de son enfant, vient en aide à un vieux monsieur enfermé
dans le deuil depuis la mort de sa femme il y a trente-trois ans : Naomi Kawase imagine, avec La Forêt de Mogari, un fabuleux voyage de cinéma, aussi sensuel
qu’inquiétant.
Cette histoire simple entre Machiko et Shigeki est une formidable exploration du travail de deuil, une magnifique quête de renaissance et /
ou de rédemption. Machiko est aide-soignante dans une paisible maison de retraite. Parmi les pensionnaires, Shigeki est un vieillard hagard et presque muet, animé d’une violence sourde. Les deux
partent pour une randonnée. Mais après un accident de voiture, ils se perdent dans la forêt de Mogari, vaste espace angoissant et sombre. Cette promenade solitaire (chacun est enfermé dans sa
mélancolie) sera une occasion de dépasser un deuil dévastateur enfoui dans le plus profond de leurs consciences respectives.
La Forêt de
Mogari s’ouvre sur un magnifique plan fixe en extérieur : un convoi funéraire déambule dans un champ d’un vert aussi pur que sensuel. Le vent, quelques mantras et une cloche
métronomique enveloppe ce plan d’un univers sonore lunaire et désolé. Ces quelques (splendides) images cristallisent le triptyque fictionnel de ce nouveau film de Naomi Kawase : la mort, le
silence et la nature. Un film d’une émotion contenue ou qui explose, au rythme d’un deuil rendu possible par la connivence (avec l’autre et avec la nature). Voir la très belle scène au coin du
feu, d’un érotisme bouleversant.
Naomi Kawase ne filme pas : elle pose sa caméra et observe. Elle suit des êtres détruits par la mort de l’être
proche ; des personnages que tout oppose mais que la mort réunit. La réalisatrice japonaise fait preuve d’une grande pudeur. La mort est à peine esquissée, la douleur aussi. Elle filme des
êtres proches de la rupture, mais animés d’un grand désir de dépasser la perte de l’autre pour continuer à vivre.
Surtout, Naomi Kawase, grâce à une
réalisation très fluide mais très travaillée, brise les concepts de rêve et de réalité (on pense forcément à l’extraordinaire Mulholland Drive de David Lynch). L’un et l’autre se
répondent, et la réalisatrice s’amuse des interactions entre réel et virtuel. Shigeki joue du piano avec Machiko alors qu’il croit jouer avec Mako (sa femme décédée) ; quand la première
disparaît, la seconde continue à jouer. Machiko, quand Shigeki traverse la rivière, voit son enfant mort se noyer dans le torrent : elle hurle, demande pardon ; mais la réalité refait
rapidement surface, et avec elle, un Shigeki plus volubile et compréhensif (il réalise la communauté de tristesse qui les unit). Enfin, Shigeki entreprend une danse avec la morte, danse sensuelle
et onirique, joyeuse mais terriblement triste, car en réalité il danse seul. Naomi Kawase fixe toutes ces scènes avec beaucoup de poésie. La nature est toujours partie prenante dans ce ballet des
sens, dans cette confusion de la conscience. La forêt de Mogari (on apprendra lors du générique de fin que ‘Mogari’ signifie : travail de deuil) n’est que la métaphore du lent processus de
deuil. Shigeki cherche l’être aimé dans la terre, et revit enfin quand il est en communion avec la tombe (réelle ? fictive ?) de Mako. Cette dernière scène est somptueuse de
retenue.
Les acteurs sont d’un réalisme remarquable. Retenue souvent, débordement parfois. Après Secret Sunshine et sa longue méditation sur le deuil violent, Naomi Kawase fouille le problème de la mort de
l’être cher et du ‘vivre-avec’. Toujours chez elle ses questionnements autour de la disparition d’un enfant (Shara) ou de la filiation (Naissance et maternité). Toujours cette
empathie pour la souffrance de l’autre, cette douceur dans le regard (cinématographique). Résultat : un film d’une exceptionnelle beauté formelle, un film sensible et poignant. Cette enfant
abandonnée, élevée par des grands-parents aimants et ancienne photographe livre une œuvre personnelle dans laquelle les nappes autobiographiques abondent. Pour tendre vers l’universel.
Par Nicolas
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Publié dans : itinéraire cinéma
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