Bien (trop ?) longtemps, les livres furent pour moi parés d'un caractère sacré, caractère sacré
aboutissant à une sorte de "triple commandement du livre" : certains volumes doivent être lus, le fait de
passer à côté d'un chef d'oeuvre avéré étant un crime pour toute personne désireuse de porter le nom de "lecteur", ou pis ! celui de "critique" ; un ouvrage doit être lu dans sa totalité, chaque phrase, chaque mot voire chaque note digressive formant un tout intangible et inviolable ; un
recueil doit être lu du début à la fin, toute autre façon de le parcourir violant un ordre établi et déterminé. Que
n'ai-je alors complexé de ne jamais avoir dévoré et examiné un livre de Proust ! Que ne m'en suis-je alors voulu de pas avoir réussi à finir Ulysse de Joyce !
Dans un essai publié en janvier et au titre provocateur (Comment parler des livres que l'on n'a pas
lus ? aux Editions de Minuit, 15 euros), Pierre Bayard, facétieux et sarcastique, nous livre
quelques réflexions intéressantes sur la lecture, mais le tout est finalement assez décevant et réducteur.
Trois parties dans cet ouvrage : les différentes notions de non-lecture, où Pierre Bayard démontre que la
non-lecture n'est pas seulement ne pas lire un livre, mais aussi le parcourir, l'avoir lu mais oublié, en avoir entendu parlé ; les différentes situations où l'on doit parler de livres que l'on a
pas lus : dans la vie sociale, en tant que spécialiste, avec l'écrivain ou avec l'être cher ; quelques vues pour se sortir finalement de ces situations embarrassantes : ne pas avoir honte,
imposer ses idées, imaginer le livre et parler de soi.
Les méditations de Pierre Bayard sont intéressantes sur quantités de
points, même si elles sont souvent simples voire simplistes. La culture doit faire face à l'infini de ses productions ; Musil dans son Homme sans qualités suggère la nécessité d'avoir une "vue d'ensemble" des livres, et l'important réside alors en la possibilité de
s'orienter dans la vaste "bibliothèque universelle". Le livre n'est finalement qu'un "livre écran", dans lequel chacun se projette, chaque lecture entraînant une altération du Moi, chaque
critique étant vue à travers ce Moi unique et changeant.
Le message de Pierre Bayard, simple et invocateur, est
séduisant : tout livre non-lu doit simplement être le vecteur de l'imagination, la source de l'invention, le prétexte à l'écriture. L'important est d'arriver à parler de soi, en
faisant du livre un objet mouvant et malléable à sa guise. Finalement, le livre est "virtuel" dans la mesure où il n'est qu'un moyen de communication et
d'affirmation.
Mais le livre de Pierre Bayard est surtout
décevant, et ce pour plusieurs raisons. Le style est souvent assez lourd, et la
réflexion au contraire trop légère. L'auteur assène les exemples littéraires, s'en inspire sans jamais prendre de recul, et le propos est finalement assez répétitif. Les raccourcis philosophiques
sont légion (voir par exemple p.132), et le tout manque de discernement. L'auteur ne parle ainsi jamais du plaisir de
lire, mais toujours de l'acquisition d'une culture, de la défense d'une position sociale.
A bien y réfléchir, la thèse est surtout assez pauvre, même si on a vu qu'elle peut séduire (par sa
simplicité justement ?), et l'auteur n'est pas allé au bout de sa démarche. Parler d'un livre que l'on n'a pas lu, c'est annihiler toute création littéraire (voire artistique,
car on imagine aisément qu'une telle démarche peut s'appliquer à tous les arts), c'est aussi priver un auteur de son originalité et de sa pensée en ramenant à soi, c'est centrer la réflexion et
le discours sur sa propre personne, c'est finalement nier l'artiste en tant que producteur de sens. Finalement, la question qu'il aurait fallu poser et qui n'est pas abordée réellement par Pierre
Bayard est celle du rapport et de la différence entre lecture et écriture. Pierre Lepape dans un article paru dans Le Monde le 25/04/97 a, dix ans plus tôt, bien mieux compris les enjeux du débat (nécessaire) : "On écrit pour conserver
et pour transmettre une signification, enracinée dans un langage. L'écriture est unique, elle se veut immuable. La lecture fait voler en éclats ce désir d'unicité et d'éternité. Elle est
multiple, elle est vagabonde ; elle choisit, elle interprète, elle braconne, elle impose ses significations mouvantes selon les époques (...)". Si le débat avait été ainsi posé, alors là, oui, ce
petit livre aurait été salvateur : la lecture, pour parler comme Derrida, déconstruit ce que l'écriture crée ; la lecture
interprête ce que la l'écriture fige ; la lecture imagine ce que l'écriture fixe. Ce paradoxe fondamental n'est malheureusement pas assez explicite dans l'essai de Pierre Bayard ;
les enjeux ne sont alors pas clairs.
Pour ma part, je préfère retenir de cet essai (que j'ai lu !) quelques idées : une désacralisation des livres et de la fameuse "bibliothèque idéale" ainsi qu'une histoire rapportée
par Pierre Bayard (et inspirée de Sôseki): celle d'un ermite qui ouvre toujours un livre à une page au hasard, lit un passage sans se soucier de l'histoire, et s'invente le monde qui va avec.
Belle invitation à l'imaginaire et à la création !
(Photo Bob August : "Vieux livres dans un vieux
coffre")
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