En cette (trop riche !) rentrée littéraire 2007, vous pouvez acheter le livre de Belinda Cannone (La bêtise s'améliore) ou le dernier essai d'Emmanuel Todd (avec Youssef Courbage, Le rendez-vous des civilisations), mais vous pouvez (vous devez !) aussi acheter l'excellent recueil de textes rassemblés par
Jérôme Garcin dans Nouvelles mythologies (Seuil, 14 euros). A travers soixante petits écrits vifs et précis, ce
sont soixante écrivains (Frédéric Beigbeder, Patrick Rambaud, Philippe Sollers), journalistes (PPDA, Laurent Joffrin, Denis Jeambar), économistes (Jacques Attali, Thierry Pech, Nicolas Baverez),
philosophes ou sociologues (Gilles Lipovetsky, Georges Vigarello), parmi les plus éminents, qui analysent soixante mythes qui font (et défont) notre modernité ; et cela vaut parfois mieux
que les plus lourdes et pompeuses analyses pseudo-scientifiques qui se perdent dans les dédales d'une pensée par trop académique et poussiéreuse qui s'auto-contemple. Pourquoi ce livre ? D'abord
pour rendre hommage à Roland Barthes qui publiait en 1957 Mythologies dans lequel il analysait la société de l'après-guerre à travers quelques objets cultes
(voire cultissimes) : la DS, le vin et le lait, le bifteck et les frites, etc. Jérôme Garcin, digne héritier et admirateur du penseur, souligne la modernité de cette démarche
sémiotique ("théorie générale des signes dans toutes leurs formes et dans toutes leurs manifestations ; théorie générale des représentations, des systèmes signifiants ; étude des
pratiques, des comportements et des phénomènes culturels conçus comme des systèmes signifiants") et place ce projet dans le cadre d'une filiation qui ne devrait jamais s'arrêter :
Nouvelles mythologies ne doit être qu'une étape sans cesse renouvelée.
Ces soixante petits essais sont parfaits. Ils mêlent humour (Bessora sur "Les compagnies low-cost),
critique intelligente et perspicacité (Angie David à propose de
"L'Ipod") et causticité ; et ils assènent quelques vérités dérangeantes par leur réalisme et leur simplicité (voir Besson et Beigbeder sur "Les journaux
gratuits" et "Le GPS). Bien sûr, ils véhiculent une indispensable mauvaise foi (Pierre Assouline sur "Michel Houellebecq") ; ils distillent, pour être percutants, des aphorismes parfois désolants
de platitude et trop réducteurs (Philippe Raynaud discourant sur "Le tailleur de Ségolène Royal") ; mais tous ces petits essais sont une formidable incitation à la
réflexion, à la prise de recul (Delerm sur "Le téléphone portable"), à la mise en perspective de certaines réalités de notre quotidien ("Le commerce équitable" par François Forestier), à
la méditation sur tous ces mythes collectifs qui finalement nous représentent tant (Lanzmann sur "Le 11 septembre 2001").
L'éventail des thèmes abordés est très large (du "Football roi" au "Sushi", d'"Emmanuelle Béart" au "SMS") ; la palette des styles est très diversifiée - chaque auteur a su donner son empreinte à
son essai (voir l'irremplaçable Philippe Val), ce qui donne à l'ensemble beaucoup de rythme. Finalement, ces courts textes sont une invitation ; une invitation à regarder les objets, les
personnes, ou les coutumes qui nous entourent d'un autre oeil ; une invitation à prendre la plume pour écrire sur des sujets qui font 2007 et qui ne sont pas abordés ici. Alors, en vrac, voici
quelques idées : Nicolas Sarkozy, le Vélib', Sébastien Chabal, MSN Messenger, etc. Faites moi part de vos idées ! Bientôt, je l'espère, je lancerai un blog rassemblant des textes sur ces nouveaux
mythes du XXIe siècle... Affaire à suivre.
Quelques morceaux (très subjectivement) choisis :
- "Un mythe est un fantasme qui s'incarne pour un groupe, se fixe dans un récit, devient même le lieu commun qu'un public aime
fréquenter ; pour s'y retrouver, s'y réchauffer, face à ceux dont le fantasme est différent" (Daniel Sibony) ;
- "La vie est une promenade au cours de laquelle il y a le travail, l'amour, l'amitié, les deuils, les échecs et les réussites.
Le plaisir que l'on a à vivre est la seule et unique justification solide de la vie. Quand on nous dit qu'elle a un sens, et qu'il consiste à travailler plus pour gagner plus, l'échéance de
la mort naturelle peut très vite se transformer en désir de mort volontaire" (Philippe Val) ;
- "Quand on a tout pour être heureux, le plus gros reste à faire. Passer d'avoir tout pour être heureux à être heureux, c'est
ce qu'il y a de plus dur" (Philippe Val) ;
- "Un jour, peut-être, la vie sera conquête de liberté et non plus réduction de contraintes" (Jacques Attali) ;
- "La diabolisation du plombier polonais a acté le basculement de la gauche française vers des positions protectionnistes,
malthusiennes et nationalistes, qui l'on coupée de la modernité" (Nicolas Baverez) ;
- "Il y a une mauvaise conscience du téléphone portable, comme il y en a une de la télévision" (Philippe Delerm)
;
- "C'est sans doute la fonction introspective qui explique le mieux la passion actuelle des Français pour les sondages. Car la
société française est devenue opaque à elle-même" (Thierry Pech)
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