Mercredi 26 septembre 2007
Un homme perdu, de Danielle Arbid, dépeint avec poésie et mystère, la quête croisée d'un photographe énigmatique et d'un amnésique impénétrable. Une fascinante plongée dans un
univers obscur et dans un sous-continent ténébreux mais attachant.
Qui est cet homme perdu ? S'agit-t-il de Thomas, photographe qui voyage en Orient en quête d'extrême ? ou de Fouad, homme peu volubile, disparu depuis vingt ans à Beyrouth ? Le synopsis, simple
sur le papier, se révèle être une histoire complexe ou se croisent, se cherchent, se dévisagent, s'épient deux hommes en quête. En quête de nouvelles expériences, de nouveaux champs
artistiques. En quête d'identité, d'oubli. Ensemble, ils parcourent la Jordanie au gré des envies de Thomas, photographe de l'ultime, des bas-fonds sombres et nocturnes.
Pour ce deuxième film, la réalisatrice libanaise Danielle Arbid s'est fortement inspirée de la vie du photographe Antoine d'Agata (qui l'a d'ailleurs
conseillée sur le film). Depuis une vingtaine d'année, ce singulier artiste parcourt le monde, à la recherche de nouveaux horizons
artistiques inexplorés et inexploités ; il est le photographe de la drogue, du sexe, de la prostitution, de la perte identitaire. Thomas, accompagné de Fouad, rencontré au détour d'une rue, se
perd dans les bars sordides, draguent de somptueuses filles-objets en quête d'exotisme européen, les photographie, se photographie. Thomas met sa vie en scène ; sa vie est le matériau de son
art. Etre désorienté, égoïste et arrogant, il essaie de percer le mystère de Fouad, disparu en 1985 lors du conflit libanais.
Danielle Arbid signe ici un film d'auteur exigeant, ambitieux mais très beau et symbolique. La réalisation est riche, en particulier pour les très belles scènes d'érotisme retenu. La lumière
est magnifique, les paysages sont somptueux. Car Danielle Arbid, dans Un homme perdu, rend aussi hommage à sa région ; une région qui oscille entre le conservatisme le plus rigoureux et
la modernité la plus débridée. Le travail de Thomas est rejeté par des hommes traditionnalistes et un régime austère et inflexible ; les femmes, au contraire, sont pleines de vie, d'envie,
d'énergie, de bouillonnement ardent. Des femmes qui tiennent un rôle singulier dans ce film. Les deux hommes sont le centre de l'intrigue ; ce sont leurs déambulations qui font l'histoire et
impriment un rythme à l'ensemble. Pourtant, les femmes sont très présentes. Femmes-objets, matériau de l'artiste, ce sont aussi des femmes qui souffrent, qui aiment, qui espèrent, qui jouent, qui
cherchent le plaisir des sens et des corps. L'amour est souvent absent, sauf en la personne de la femme de Fouad - et encore... Au contraire, le sexe est un exutoire et un objet artistique. Les
protagonistes ont peu de tabous ; le sexe est une expérience comme les autres, une expérience de rencontre avec l'infini, de transcendance artistique.
Le rythme lent et langoureux de l'ensemble, accentué par une bande-son tantôt éthérée, tantôt lourde et oppressante (aux accents de Muse), la stricte économie des dialogues insufflent à
ce film une ambiance mystérieuse et parfois pesante. Le spectateur plonge avec délectation dans cette quête hasardeuse qui frôle souvent avec un danger omniprésent. Les nombreuses ellipses et une
fin très opaque font que ce film pose autant de questions (Qui est vraiment Fouad ? Que devient-il ? Quel est son rapport / son passé avec sa femme ? Que cherche véritablement Thomas ?) qu'il ne
donne de réponses. Enfin, le tout est magnifiquement servi par un jeu d'acteur sensationnel. Melvil Poupaud est très crédible en photographe marginal, voyageur, désemparé, hermétique, voué à son
art, érigeant sa vie en oeuvre d'art. Dans le rôle d'un insaisissable vagabond, amnésique, sauvage mais sensible, Alexander Siddig est exceptionnel.
Un homme perdu est un très joli film de la quête, personnelle et artistique, un film de l'oubli, un film d'un monde oriental en pleine évolution. Un film qui restera sûrement
marginal, mais qui mérite amplement l'accueil très chaleureux qu'il reçut à Cannes.
Par Nicolas
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Publié dans : itinéraire cinéma
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