Samedi 20 octobre 2007
le-rapport-de-brodeck.jpg Voici LE grand roman de la rentrée : Le rapport de Brodeck par Philippe Claudel. Un livre qui dérange, qui fait mal ; un roman qui nous plonge dans la noirceur de l'âme humaine. Un formidable récit sur la mémoire, la culpabilité, la souffrance. Un roman dépassionné sur la Shoah. Exceptionnel.
"Je m'appelle Brodeck et je n'y suis pour rien". Ces premiers mots installent immédiatement un climat tendu et oppressant ; climat qui subsistera pendant les quatre cent pages du nouvel ouvrage de Philippe Claudel : Le rapport de Brodeck. L'histoire se situe peu après la Seconde Guerre mondiale, dans un petit village frontalier de l'Allemagne. Brodeck, survivant d'un camp de concentration, y vit avec une vieille servante, Fédorine, avec Emélia, sa femme, qui fuit les journées en chantant une comptine entêtante, et leur petite fille Poupchette. Les hommes du village lui demande d'écrire un rapport "officiel" sur l'Andërer, un étranger mystérieusement arrivé dans ce village impénétrable et qu'ils viennent d'assassiner (on le devine rapidement). Qui est-il ? D'où vient-il ? Pourquoi ? La rédaction du rapport n'est qu'un prétexte pour Brodeck. Il écrit sa vie, son passé, ses souffrances. Sa propre histoire se mêle à celle de l'Andërer, et à celle de tout un village hermétique et secret. Un bourg dans lequel chacun cache ses mystères.
Le rapport de Brodeck est un roman puissant aux multiples histoires qui n'ont qu'un dénominateur commun : l'âme humaine dans toutes ses contradictions. Ce nouveau livre de Philippe Claudel nous invite à une plongée vertigineuse dans le souterrain humain ; une contrée où l'homme est un loup pour l'homme ; un pays où l'être humain dissimule, dénonce, ment, viole, torture ses congénères, avec méticulosité mais sans but. Toutes les pires atrocités nous sont peintes avec distance et sans pathos : l'arrestation de Brodeck, le terrible train vers les camps de concentration, l'inhumaine condition des prisonniers, la mort, la pendaison-spectacle quotidienne d'un détenu, la réduction de Brodeck au rôle d'un chien, le viol collectif d'Emélia, les meurtres à répétition, les vengeances. Les scènes sont saisissantes, terribles dans leur réalisme.
De nombreux fantômes peuplent Le rapport de Brodeck. Le petit village perdu sur les bords de la Staubi est un vase clos emplis de mystère(s). Les non-dits et les secrets sont bien enfouis. Celui qui voudra les déterrer y laissera sa vie. L'ambiance est proche du Dogville de Lars Von Trier. L'Andërer, personnage énigmatique, symbolique, est un miroir pour des hommes étranges, inquiétants et suspects. Il les confronte à leur passé, et les vérités ne sont rarement bonnes à dire. Brodeck vit également avec ses fantômes. Son existence est l'histoire tellement simple mais épouvantable de millions de juifs envoyés sciemment vers la mort. Philippe Claudel s'interroge sur la vie après l'horreur (
"Il me manque les organes essentiels pour éprouver de la souffrance. Je ne les possède plus. On me les a retirés, un à un, au camp. Et depuis, hélas, ils n'ont jamais repoussé en moi"), sur les trajectoires particulières faisant de certains des bourreaux, sur la responsabilité personnelle dans le drame collectif. Emélia, elle, n'est qu'un fantôme. Une femme détruite par la cruauté, anéantit dans son corps, désesperément absente à elle-même.
L'écriture, très élégante (
"Il y a des heures sur terre où tout est d'une insupportable beauté, une beauté qui semble si étendue et douce uniquement pour souligner la laideur de notre condition") est impressionnante de réalisme et de maîtrise. Philippe Claudel multiplie avec habileté les allers-retours entre présent et passé ; les allers et venues entre l'histoire de l'Andërer et la propre histoire du narrateur. L'auteur maintient un suspens haletant et angoissant en dévoilant par petites touches à peine esquissées les secrets solidement enfouis au fond des âmes. Les lieux sont à peine évoqués, comme pour mieux perdre le lecteur dans ce brouillard de l'âme humaine. Car Philippe Claudel laisse le particulier pour atteindre l'universel : l'homme, être fait de chair, de souffrance, de turpitudes ; un homme capable de tuer, un homme capable d'envoyer son voisin vers la mort, un homme rarement prêt à accepter ses erreurs, un homme qui préfère oublier, enfouir ses secrets.
Le rapport de Brodeck est un formidable récit noir et angoissant ; un crescendo terrible qui dérange et déstabilise. Un grand roman qui se veut l'anti-thèse des Bienveillantes de Jonathan Litell. Le Jury du Goncourt pourrait bien lui accorder le même sort : la récompense suprême.
Par Nicolas - Publié dans : itinéraire littéraire
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