Avec Le Deuxième Souffle, Alain Corneau s'attaque à un mythe des années 1960 : le film de gangster. Sa réinterprétation du film de Melville, fidèle sans être un plagiat, est une réussite
esthétique et un succès d'acteurs. Un beau divertissement.
Beaucoup de cinéastes se sont cassés les dents à vouloir donner leur propre vision d'une œuvre d'art déjà existante. Le problème se pose souvent quand il s'agit d'adapter
un roman au cinéma ; il est encore plus difficile de se frotter à un film mythique pour en livrer une adaptation moderne. On pense récemment à Gus Van Sant, conteur talentueux et créateur d'un
univers unique, qui n'a pas su donner une seconde vie au Psychose d'Hitchcock. Il faut dire que l'exercice (de style ?) est délicat ; les
risques sont nombreux : plagiat, copie plus pâle que l'originale, comparaison inévitable, hommage étriqué. C'est la question de la nécessité même de retravailler un matériau usé qui se pose. Ce
désir provient souvent d'un sentiment confus et équivoque de fascination pour l'original et de frustration quant au produit fini (sentiment de pouvoir mieux faire).
Alain Corneau, même si la comparaison n'est pas toujours à son avantage, se sort convenablement de ce délicat tour de force avec Le Deuxième Souffle. Scénario et thèmes restent identiques. Soit l'histoire de Gu, un dangereux malfrat récemment évadé de prison. Il retrouve et sauve Manouche, sa ravissante et ténébreuse amante. Par
besoin d'argent plus que par conviction, il entreprend et réussit un dernier coup. Mais c'est le coup de trop. Il est à nouveau arrêté, et à la suite d'une machiavélique machination, Gu passe
pour un dénonciateur. Homme d'honneur avant tout, gentleman du Milieu, il organise et met en œuvre, seul, sa propre rédemption.
Le Deuxième Souffle reprend donc les interrogations du film original (lui-même basé sur l'excellent polar
de José Giovanni décédé en 2004) : vision grecque et tragique de l'honneur ; la dignité, seul possibilité qu'à l'homme de s'élever. Gu, tel une
Antigone moderne, préfère risquer sa vie et son amour, pour sauver sa réputation. C'est un gangster
à l'ancienne, un homme de parole et de vertu, guidé par une morale austère plus que par l'instinct. Un être complexe qui préfère le respect au calme, l'estime à l'amour, la considération à
la vie. Daniel Auteuil campe parfaitement cet homme sombre de la vieille école. Peu loquace, marqué par l'épreuve de la prison, désemparé devant la fuite du temps, déconcerté par les changements
de comportements de son groupe d'appartenance, Gu est un être du passé, qui n'envisage l'avenir et la sérénité que la conscience en paix. Peu lui importe de tuer si son image est sauve auprès de
ses frères d'armes. La mort ne l'effraie pas, mais une réputation salie l'épouvante.
Alain Corneau s'appuie sur une distribution
fabuleuse. Car aux côtés de Daniel Auteuil, on ne compte plus les noms de premiers rangs. Michel Blanc est saisissant dans le rôle d'un commissaire désabusé mais affectueux, compréhensif et
volubile ; Éric Cantona, l'éternel serviteur, solitaire, taciturne et laconique est parfait ; Jacques Dutronc est très juste en vieux truand aguerri et estimé ; Gilbert Melki est idéal en bandit
de seconde zone, flambeur et hautain ; Philippe Nahon est exceptionnel en commissaire de police intransigeant et obsédé par le résultat. Peu de personnages dans ce récit, mais un ballet d'êtres à
la marge, tous endurcis. Ce sont des gentlemen, toujours tirés à quatre épingles. Le Deuxième Souffle est un véritable film de gangster à
l'ancienne, de crapules distinguées. Le seul blanc-bec du film (l'excellent Nicolas Duvauchelle) n'existe que comme miroir. La fougue contre le flegme, l'énergie contre la sagesse, la colère
contre la raison. Au milieu de cet univers exclusivement masculin, existe une femme, Manouche, excellemment incarnée par Monica Bellucci, brune devenue blonde. Manouche est une femme fatale fragile, aimante et volontaire, mais qui ne peut rien face à la
détermination de Gu.
Le Deuxième Souffle est un film d'une grande beauté formelle. L'univers visuel créé par Alain Corneau,
directement inspiré de la peinture réaliste américaine (Edward Hopper) est magnifique. Les couleurs sombres mais chaude dominent. Le rouge est sanglant, le ciel est jaune, les intérieurs sont
d'un vert profond. La lenteur du récit (le film dure presque 2h40) participe à l'élégance générale du film, à la grâce des personnages et des sentiments. Quelques somptueux ralentis lors des
scènes de violence, permettent de suspendre le temps, comme pour mieux symboliser la noblesse des âmes. De nombreuses séquences sont de véritables ballets, des tableaux en mouvement.
Alain Corneau donne donc un deuxième souffle au film de Jean-Pierre Melville. Il lui imprime une touche de modernité délicate et soignée. Malgré quelques
longueurs, ce nouveau film est une belle réussite.
Commentaires Récents