Le cinéma post-11 septembre délivre des blockbusters symptomatiques d'une époque : le terrorisme est une pieuvre
lancinante, la peur un sentiment partagé, la violence une constante. Le Royaume s'attaque à ce matériau malléable à souhait pour en faire un suspens haletant qui tombe totalement à l'eau. La faute à un scénario désolant de banalité et à une réalisation énervante.
Les films à gros budget comme Le Royaume fonctionnent à de rares instants. Première séquence à Ryad, où un terrible attentat en deux temps touche une base retranchée d'expatriés américains.
Véritable carnage fictif et belle réussite esthétique. Filmée caméra à l'épaule, au cœur de l'action, dans une succession de plans très courts et
très mobiles. Mais malheureusement, Peter Berg répète à l'infini ce procédé pour amplifier un scénario (qui se voulait) haletant. L'objectif est clair : le spectateur doit avoir le souffle coupé
et en prendre plein la vue. Mais cette technique fatigue plus qu'elle ne convainc. Suite à cet attentat, Le
Royaume est l'enquête de quatre agents spéciaux du FBI en Arabie Saoudite. Une enquête qui se voulait expéditive et purement formelle, et qui se terminera en l'assassinat d'un
responsable d'Al-Qaïda au royaume du pétrole. Pur film d'action, Le Royaume en contient tous les poncifs : humour balourd, quelques scènes d'un
sentimentalisme accablant, mort des méchants et succès des héros, naissance de sentiment d'amitié entre deux êtres que semblaient tout opposés, etc.
Le film d'action a évolué. Il est souvent l'occasion pour un réalisateur de montrer ses gros bras. Toujours plus d'effets techniques et de cascades, toujours plus d'hémoglobine et de violence,
toujours moins de scénario. Mais deux évolutions récentes ont bouleversé cette course à la débauche d'énergie : les jeux vidéo et la série 24 heures
Chrono. Les premiers ont révolutionné la technique, la seconde a aussi bouleversé la narration. Dans la foulée des jeux vidéos, la caméra dans Le Royaume est mobile et au cœur de l'action. Elle oscille rapidement entre les différents points de vue, comme si le spectateur était le héros de la réalité
qui se crée. Les images sont mouvantes et éphémères, instables et remuantes. Le malaise est énorme.
Deuxième bouleversement : 24 heures chrono. La TV se pose aujourd'hui en laboratoire d'idées. D'un point de vue narratif, la série de Jack
Bauer explose l'unité de lieu et raréfie de temps. Le Royaume est, dans la même veine, une course poursuite minutée dans laquelle le récit
saute de NY à Riyad. Mais là ou 24 s'articule autour d'un scénario terriblement efficace et ficelé, Le
Royaume s'écrase dans le pur conventionnel. Tout est écrit d'avance, les personnages sont d'une platitude accablante. Même la dernière scène, croisée d'une fusillade et d'une possible décapitation, perd tout son intérêt tellement la fin heureuse apparaît comme inéluctable dans un tel navet.
Aucun recul dans Le Royaume, aucune analyse géopolitique. Seule compte la vengeance. La morale niaise et sans nuance du film se
cristallise dans les dernières minutes. Sans réflexion, sans intelligence, le réalisateur américain nous offre une vision naïve inspirée du
Choc des civilisations d'Huntington : les bons et les méchants ne peuvent pas se
comprendre, l'être humain court à son propre chaos ; les différences sont plus fortes que la raison. Rideau, nous mourrons tous. Allez donc voir Le
Royaume si vous voulez vous divertir. Mais Pascal soulignait déjà que le divertissement est ce qui éloigne l'homme d'une réelle présence à soi. Un des mérites du cinéma
est d'écarter l'homme de sa propre conscience pour mieux saisir le monde dans sa diversité et dans sa complexité. Le Royaume est
l'antithèse de cette démarche. Triste.
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