Samedi 10 novembre 2007 6 10 /11 /Nov /2007 02:00

veil.jpg Avec un regard attendri mais sans complaisance, Simone Veil écrit sa vie. Elle embrasse, en quatre cent pages, le siècle des extrêmes. Son récit devient alors un magnifique combat pour la mémoire.
La très attendue autobiographie de Simone Veil aurait pu s'appeler "Mes combats". Combattre pour survivre à l'horreur des camps de concentration ; pour réapprendre à vivre, rongée par des souvenirs que beaucoup ne voulaient pas entendre ; lutter pour aider les femmes à trouver leur indépendance ; batailler pour l'Europe - à l'époque où cette notion était encore un idéal porteur d'espoir et de réconciliation ; combattre enfin pour concilier humanisme et rigueur du droit comme membre du Conseil Constitutionnel. Des combats qui animent toujours cette femme, aujourd'hui âgée de 80 ans, qui a traversé le siècle et incarne parfaitement les espoirs et les pires atrocités d'une humanité tantôt en quête d'absolu, tantôt autodestructrice.
Mais cette autobiographie s'appelle Une Vie. Titre d'une fiction de Maupassant, mais qui n'est ici que réalité sans détour. Dans chaque chapitre, Simone Veil revient sur une période de sa vie : l'enfance heureuse à Nice, au sein d'une famille cultivée, sous l'autorité d'un père ferme mais cultivé et d'une mère aimante et passionnée ; l'insouciance alors qu'une menace rampante s'abat sur l'Europe ; la déportation, l'enfer des trains de la mort, puis la déshumanisation des camps, la mort des proches (le père et le frère de Simone Veil ont péri dans des conditions inconnues en Lituanie, sa mère est décédé d'épuisement à Auschwitz) ; la reconstruction, le mariage heureux, puis les premiers postes dans l'administration pénitentiaire ; l'entrée au gouvernement, les désillusions politiciennes, la lutte pour l'IVG ; la Présidence du Parlement européen, la foi inébranlable en cette idée de fraternité universelle ; le retour à la politique, puis l'entrée au Conseil Constitutionnel.
Certes, le style est sans élégance, sans poésie, sans charme, ce qui rend la lecture de cette autobiographie parfois fastidieuse. Les réflexions sont souvent peu perspicaces ; pour celui qui veut comprendre le XXe siècle, on préférera Les Mémoires de Raymond Aron, d'une intelligence et d'une précision beaucoup plus vives. L'avant-dernier chapitre, sorte de programme électoral qui entend, en quelques pages sibyllines, englober les problèmes de la France moderne (Justice, Logement, Retraits, Éducation), est un plaidoyer sans profondeur et sans génie. Mais l'éternelle combattante et défenseur de la condition humaine, attachée aux valeurs de respect mutuel et d'entente, volontaire et énergique, délivre un témoignage unique. Le dernier combat de Simone Veil est celui du souvenir...pour construire un avenir meilleur.
Simone Veil a trop d'esprit et de délicatesse pour se laisser aller aux mémoires "révélations". Mais, femme de conviction, elle distille quelques réflexions tranchantes sur les hommes politiques ou leurs idées. François Bayrou (né avec l'intime conviction que Dieu l'a choisit pour devenir Président, et prêt à tous les mensonges pour atteindre son but) ou Ségolène Royal ("plutôt inconsistante, (...) floue dans ses jugements bien qu'entêtée jusque dans l'erreur") en font les frais. Mais elle démonte aussi certains concepts avec talent : l'humanitaire à tout-prix, le droit d'ingérence ou encore la "banalité du mal" d'Arendt, qui permet de justifier toutes les barbaries sans appréhender les actes héroïques des Justes.
Son témoignage le plus poignant demeure son récit de la barbarie nazie. A l'heure où l'on assiste à un spectaculaire développement des ouvrages universitaires sur la Shoah (voir Le Monde littéraire du 2 novembre) ; où le corporatisme, le racisme et les radicalismes se multiplient, il est nécessaire que les déportés fassent entendre leur voix. Une voix singulière, car issue d'une expérience ultime de la face cachée des hommes. Et à ce titre, Une vie de Simone Veil est un livre indispensable.

Par Nicolas - Publié dans : itinéraire littéraire
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