Bob Dylan, figure mythique, inspire le nouveau film de Todd Haynes. Six acteurs pour un seul homme. Le projet, terriblement
séduisant et ambitieux déçoit tant il était porteur des attentes et des espoirs les plus fous.
I’m Not There de Todd Haynes ne ressemble à aucun autre film. Ou plutôt si, il en englobe beaucoup. Une sorte de condensé cinématographique. Un film difficile pour le critique qui adore
ranger les éléments dans des petites cases. Car I’m Not There emprunte au décalage des Frères Cohen (The Big Lebowski), au bouleversement entre rêve et réalité lynchien, au
biopic librement inspiré façon Control, à l’univers rêvé burtonien, au documentaire rock des années
1970, au film expérimental warholien. Il emprunte sans jamais pasticher (comme en leur temps Loin du Paradis ou Velvet Goldmine).
I’m Not There bouscule les conventions. Pour le meilleur. Six acteurs pour incarner un seul homme. Mais aucun ne porte le nom de Bob Dylan. On est ici loin de la biographie officielle,
avec un acteur pour l’enfance, un pour l’adolescence, et un pour l’âge adulte. Les six acteurs représentent sept vies de Bob Dylan, car ce monstre sacré de la musique américaine ne peut être
réduit à une identité. Librement inspiré de la vie du chanteur donc, mais aussi des mythes qu’il a lui-même créés ou engendrés. Car Bob Dylan aime fabuler, s’inventer une existence, s’imaginer
une histoire plus rocambolesque que la réalité, transcender sa propre identité. ‘Je suis celui que je me construit’ pourrait être sa devise.
Dans son indispensable roman, Cendrillon, Éric Reinhardt se demande qui il aurait été s’il n’avait
pas rencontré la femme de sa vie. I’m Not There, dans la même logique d’une construction imaginaire d’avatars, pourrait tenter de répondre la question : ‘Qui aurait-été Robert
Zimmerman s’il n’avait pas été Bob Dylan ?’. Sauf que l’enjeu du film ne se réduit pas au conditionnel, tant Todd Haynes marie le possible et le réel. Un mélange de chimère, de réalité et de
légende. Les trois logiques s’entremêlent dans un film multi-temporel et multidimensionnel.
Six acteurs donc,
pour sept doubles imaginaires d’un seul homme. Il y a Woodie, le jeune noir traînant sa guitare dans les trains de marchandises ; Jack le chanteur contestataire ; Robbie, l’acteur
adulé, motard épris de liberté et mari volage ; Arthur, le poète rimbaldien racontant sa vie à une commission d’enquête ; le Pasteur John, ancien rocker devenu prêcheur convaincu ;
Billy, le vieux solitaire misanthrope exilé dans un village de western ; Jude, enfin, la folk-singer délurée, adulée et cynique, parcourant l’Angleterre pour une tournée chaotique. Le vrai Bob
Dylan, c’est toutes ces réalités souvent fantasmées. La légende d’un garçon sans parents attirée par l’errance des bluesmen, l’idole James Dean, l’icône auteur de ‘protest-songs’
générationnelles, la tournée londonienne de 1964, l’ermite retiré du monde, la période évangéliste, etc. Ces multiples états hallucinés permettraient de mieux saisir l’homme. C’est le postulat de
Todd Haynes, et l’idée (géniale) qui mène le film. Il mélange la réalité, les mythes avérés et souvent déconstruits par les biographes, l’image symbolique du chanteur et sa propre
subjectivité.
Décapant, déstabilisant, décevant. Rien à ne reprocher aux acteurs qui sont parfaits, chacun dans leur rôle : halluciné ou mystique, destructeur ou mythomane, décalé ou
évasif. La réalisation est excellente (les couleurs ou le grain du noir et blanc, le mariage des styles) et Todd Haynes réussit parfaitement à recréer une (des) époque(s). L’humour est tranchant
et Haynes s’amuse avec ses propres fantasmes (voir les scènes avec le poète beatnik Ginsberg ou celle avec les Beatles). Mais le film manque cruellement de fluidité. Le réalisateur américain
multiplie les allers-retours qui perdent le spectateur. La construction est hasardeuse : simple succession de courtes séquences ressemblant à des clips MTV qui ne décollent jamais.
L’effusion de styles et le postulat de départ exacerbe la confusion. Enfin, si l’on ne connaît pas assez l’histoire et le mythe Dylan, le risque est grand de se perdre complètement dans les
méandres d’une narration complexe.
Non, définitivement, on aurait aimé s’enflammer pour I’m Not There, peu de films réussissant à marier rigueur esthétique, innovation et imagination débridée. Mais Todd Haynes est
prisonnier de son idée. Comme si Dylan, mythe insaisissable, ne pouvait se réduire ou se comprendre.
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