Wong Kar-Wai traverse le Pacifique pour réaliser son premier film hollywoodien avec ses codes et ses stars. Mais il garde sa patte
unique et délivre une belle peinture imaginaire et voluptueuse.
Une nappe sonore envoutante. Une musique évanescente, fragile, aérienne, impalpable. C’est ce qu’on peut dire des albums de Norah Jones. Un jazz vaporeux, sensuel, qui colle à la peau. Quand on
l’écoute, la sensation que l’infini s’ouvre aux sens. Les portes de la perception qui éclatent. Norah Jones fait ses premiers pas à l’écran dans My Blueberry Nights, le premier film
américain du réalisateur hongkongais Wong Kar-Wai. Et la ressemblance entre la musique de la jazzwoman et le magnifique objet visuel délivré par le réalisateur d’In the Mood for
Love est saisissante.
Résumons : My Blueberry Nights, c’est une promenade nébuleuse dans l’Amérique des bars miteux, en compagnie d’une ravissante jeune fille en quête. La belle Elizabeth vient de
rompre. Elle se livre à un inconnu, Jérémy, attachant serveur dans un diner du Bronx. Rencontre éphémère. Elizabeth, pour oublier sa déception amoureuse, part à l’aventure, serveuse le
jour et la nuit, mais surtout à l’écoute des autres. Un flic alcoolique et dépressif après que sa femme l’ait quitté, puis une joueuse de poker énigmatique. Elle les suivra pour mieux se perdre
et se retrouver.
Le scénario n’est là que pour soutenir les images. Réduit à son minimum, comme pour ne par faire de l’ombre à une magnifique réalisation. Quelques rencontres, des individus mystérieux au passé
lourd et brumeux. La caméra flotte entre ces personnages, joue avec les couleurs chaudes et rassurantes des bars. Distorsion du temps : les ralentis succèdent aux images accélérées.
Distorsion de la réalité : les angles de vue se multiplient (dont une habile prise d’angle d’une caméra de surveillance). Difficile de rendre compte, par les mots, de ces somptueuses images
qui semblent ne répondre à aucune logique temporelle ou spatiale. Elles voltigent, elles vacillent, elles hésitent, elles voguent ; comme s’il était impossible de fixer cette réalité floue
et hasardeuse. La mise en scène est minimale, les dialogues et le jeu des acteurs aussi. Tous parfaits – avec une mention très spéciale à David Strathairn, poignant dans le rôle d’un flic
alcoolique cherchant à oublier sa femme partie. Wong Kar-Wai insuffle de la poésie à des scènes d’une rare banalité : la dégustation d’une tarte aux myrtilles, l’entrée d’une magnifique
femme dans un bar pouilleux, les errances de deux jeunes femmes. De la poésie, et de la mélancolie. My Blueberry Nights, c’est du Hopper sur pellicule. Même ambiance arty, même solitude
ontologique, même contradiction entre le dedans et le dehors. Les corps et les visages tendent vers cet ailleurs du possible (qu’il soit une réconciliation ou la tentative de l’oubli). Tension
immobile, plans qui sont une source de crispation et d’attente, succession de séquences qui sont une invitation à l’imagination, peinture d’une Amérique ordinaire et mythique (l’ensemble New York
– sordide ville secondaire – Las Vegas – route s’étirant à l’infini).
Alors d’aucuns trouveront ce film niais, navrant, idiot voire totalement inutile. Ce serait oublier que le cinéma est aussi un art qui ne se consomme pas mais s’intériorise. Mieux, le spectateur
doit s’embarquer dans My Blueberry Nights comme s’il s’embarquait dans un voyage onirique au pays de la solitude et du vide. Âmes qui se perdent et se cherchent.
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