itinéraire philosophique

Dimanche 29 octobre 2006
Voici quelques extraits du quinzième et dernier chapitre du petit ouvrage de Bertrand Russell, Problèmes de philosophie (Payot, 1989).

'Comme toute autre discipline, la philosophie vise d'abord à connaître. La connaissance qui est sa visée propre est celle (...) qui résulte d'un examen critique des fondements de nos convictions, préjugés, et croyances. Mais il faut bien reconnaître que dans son effort pour apporter des réponses précises à ces questions, la philosophie n'a pas rencontré un succès considérable (...). Et pourtant, aussi mince que soit l'espoir de parvenir à une solution, c'est une partie de la tâche de la philosophie de poursuivre ces interrogations, de nous faire prendre conscience de leur enjeu, d'examiner les différentes approches qu'on peut en avoir, et de garder vivant cet intérêt spéculatif pour l'univers que la connaissance assurée, trop bien établie, peut tuer si l'on s'y laisse enfermer (...). En fait, c'est dans son incertitude même que réside largement la valeur de la philosophie. Celui qui ne s'y est pas frotté traverse l'existence comme un prisonnier : prisonnier des préjugés du sens commun, des croyances de son pays ou de son temps, des convictions qui ont grandi en lui sans la coopération ni le consentement de la raison (...). Sans doute la philosophie ne nous apprend-elle pas de façon certaine la vraie solution aux doutes qu'elle fait surgir : mais elle suggère des possibilités nouvelles, elle élargit le champ de la pensée en la libérant de la tyrannie de l'habitude (...).
Mais à côté de cette fonction d'ouverture au possible, la philosophie tire sa valeur (...) de la grandeur des objets qu'elle contemple, et de la libération à l'égard de la sphère étroite des buts individuels que cette contemplation induit (...). Toute acquisition du savoir est un élargissement du Moi (...).
La véritable contemplation philosophique (...) trouve sa satisfaction dans l'ouverture maximale au non-Moi, dans tout ce qui grandit son objet, et par contrecoup le sujet connaissant (...).
L'esprit qui est accoutumé à une telle liberté, à l'impartialité de la contemplation philosophique, en gardera les traits dans le monde de l'action et des sentiments. Pour lui, désirs et projets ne seront qu'une partie du tout ; il les regardera avec détachement (...). Cette qualité de l'esprit qui, dans la contemplation, prend la forme du désir absolu de vérité, c'est, dans l'action, la justice, et dans le domaine des sentiments cet amour universel qui va à tous (...). Si bien que non seulement la contemplation élargit le cercle des objets de la pensée, mais elle multiplie également les objets de nos actions et de nos affections : elle fait de nous des citoyens de l'univers, et non les assiégés d'un cité en guerre contre le reste du monde. C'est cette citoyenneté universelle qui constitue la vraie liberté de l'homme, qui le libère de l'esclavage où le maintient le cercle étroit de ses espoirs et de ses peurs. '
Par Nicolas
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Dimanche 29 octobre 2006
J’ai découvert par hasard sur le site de paris4philo l’excellente conférence de Michel Onfray intitulée ‘L’invention de Jésus’. Cette conférence s’est tenue en novembre 2003 à l’Université Populaire de Caen dans le cadre du cycle ‘Génie de l’Hédonisme II, Résistance au Christianisme’.

Mon objectif ici est de vous livrer une rapide synthèse de cette conférence ; en aucun cas n’ai-je l’ambition – et la possibilité – de porter le moindre jugement sur ce thème. J’entends simplement vous offrir une piste de réflexion passionnante.

 

L’idéalisme chrétien est la deuxième phase de l’idéalisme, après l’idéalisme platonicien et avant l’idéalisme allemand. A différentes périodes, des penseurs ont résister au Christianisme (les gnostiques, les Frères et Sœurs du Libre Esprit, l’Epicurisme Chrétien : Lorenzo Valla, Erasme puis Montaigne) et l’objectif de Michel Onfray est de montre l’existence de cette pensée.

 

Pour bien comprendre ces positions, il faut avant toute chose analyser et saisir ce qu’est vraiment le Christianisme. Pour Michel Onfray, Jésus est un ‘personnage conceptuel’ au sens de Gilles Deleuze. Il n’a pas existé, il est une création du Christianisme, et non l’inverse. C’est en réalité un concept opératoire qui permet de structurer et figurer une pensée.

 

Si l’on aborde cette problématique en historien, il faut pour commencer essayer de comprendre l’époque. Il en ressort que le climat millénariste, apocalyptique et de peur était le moment idéal pour le repli vers Dieu et l’émergence d’un Messie. Jésus cristallise donc les peurs et attentes d’une époque.

 

S’il l’on garde à l’esprit que les quatre Evangélistes n’ont pas connu Jésus, que les Evangiles veulent convertir en racontant une histoire envahie de mystérieux, il est très enrichissant de suivre l’analyse qu’Onfray effectue ensuite des mythes chrétiens. Le philosophe montre qu’ils ne sont que la ‘récupération’ de mythes plus anciens déjà utilisés pour séduire et convertir : la mère vierge (la mère de Platon l’était également), l’annonce par l’archange Gabriel, le songe, le fils de Dieu, les miracles, les prédictions, la parole inspirée de Dieu, le corps exceptionnel… Le merveilleux ignore l’histoire, Jésus se doit d’être un personnage extraordinaire, et sa parole est performative (d’après Austin, quand ‘dire c’est faire’). Les Evangiles ne se soucient guère de la vraisemblance, leur seul objectif est de convertir, séduire, plaire.

 

Onfray rappelle en suite la différence entres les Evangiles apocryphes et les Evangiles synoptiques. La distinction entre les deux se fit au IVème siècle lors du Concile. Il s’agissait alors de choisir, parmi l’immensité du Corpus, l’histoire la plus vraisemblable. Ainsi, le Jésus plus magicien, plus homme a complètement disparu des quatre Evangiles synoptiques.

 

Pourtant, sur la base des travaux de Charles Guignebert, Michel Onfray montre les contradictions et incohérences des Evangiles telles que nous les connaissons. Par exemple, à l’époque de la naissance de Jésus, Nazareth n’existait pas encore.

 
En conclusion, les Evangiles sont des écrits falsifiés, invraisemblables compilés à la suite de nombreuses évictions. C’est une construction militante d’un personnage conceptuel ; c’est moins la pensée d’un homme que le futur d’une religion ; c’est donc la fabrication d’un mythe.

 

Par Nicolas
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Lundi 30 octobre 2006
Tout ce que l'on appelle amour - Avidité et amour : quelle différence dans les sentiments qui nous saississent à chacun de ces mots ! - et pourtant, ne s'agit-il pas dans les deux cas du même instinct sous deux noms différents? Le premier nom ne vient-il pas de ceux qui possèdent déjà, chez qui l'instinct de possession s'est déjà un peu calmé et qui craignent maintenant pour leurs "biens"? le second des insastisfaits et des avides qui le trouvent bon ! Notre amour du prochain - n'est-il pas un désir impérieux de nouvelle propriété ? Nous nous lassons peu à peu de ce que nous possédons depuis longtemps en toute sécurité, et nous nous mettons à étendre de nouveau les mains ; même le plus beau paysage où nous vivons depuis trois mois n'est plus certain de notre amour, et c'est un rivage lointain qui excite notre avidité. L'objet de la possession s'amoindrit généralement par le fait qu'il est possédé. Le plaisir que nous prenons à nous-mêmes veut se maintenir en transformant en nous-mêmes quelque chose de toujours nouveau - c'est là ce que l'on appelle posséder. Se lasser d'une possession, c'est se lasser de soi-même (...). C'est l'amour sexuel qui se révèle de la façon la plus claire comme désir de propriété : celui qui aime veut posséder, à lui tout seul, la personne qu'il désire, il veut avoir un pouvoir absolu tant sur son âme que sur son corps, il veut être aimé seul et habiter l'autre âme, y dominer comme ce qu'il y a de plus élevé et de plus admirable. Si l'on considère que cela ne signifie pas autre chose que d'exclure le monde entier d'un bien précieux, d'un bonheur et d'une jouissance (...) ; si l'on considère enfin que, pour celui qui aime, tout le reste du monde semble indifférent, pâle, sans valeur qu'il est prêt à tous les sacrifices, à provoquer partout le désordre, à brader tous les intérêts : on s'étonnera que cette sauvage avidité ait été glorifiée et divinisée (in Nietzsche, Le Gai Savoir, Le Livre de Poche).
Par Nicolas
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Mercredi 1 novembre 2006
J e viens de finir le très bel ouvrage de Lucien Jerphagnon, Histoire de la Pensée - Antiquité  et Moyen Âge (Traillandier). Je suis frappé par le double mouvement de la pensée pour s'affranchir des dieux dans un premier temps ; pour justifier la religion monothéiste dans un second moment. La pensée est devenue indépendante quand elle s'est mise à réfléchir sur la nature, sur l'essence des choses. La pensée grecque puis romaine prend petit à petit ses distance avec l'explication mythologique du monde. A contrario, suite à la révélation divine, les philosophes pensent et justifient Dieu, le Verbe du point de vue de la raison. Il faudra près de 13 siècles à la pensée pour qu'elle retrouve à nouveau un semblant d'autonomie. Ce point mérite, je pense, une grande réfléxion.
Par Nicolas
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Mercredi 1 novembre 2006
Dans sa deuxième conférence du cycle 'La résistance au Christianisme' (Université populaire de Caen) Michel Onfray aborde l'invention du Christianisme. Jésus, personnage conceptuel (voir mon post) a été sublimé par l'hystérie de Paul puis imposé comme religion d'Etat par l'empereur Constantin.

Paul hait son corps ('il se décrit comme un 'avorton') et souffre d'une véritable hystérie (au sens clinique du terme). Par exemple, sa conversion est une pure scène d'hystérie (aveuglement par la lumière, hallucinations sensorielles...).
Paul fait preuve d'un anti-hédonisme primaire. Il transcende sa vision du monde négative en haine des femmes (sexe faible dont le salut ne peut être obtenu que par, pour et à travers la maternité) ; haine de la liberté et éloge de la soumission ;  haine de l'intelligence (fidèle à sa méthode, inculte il veut l'inculture du monde).

Constantin, romain fils d'empereur obsédé par le retour à l'ordre public, voit en 312 (lors de la bataille de Milvius) un signe lumineux qu'il interprète comme la nécessité de conversion au Christianisme. Une fois adepte de cette nouvelle religion (alors qu'il fut l'assassin de trois membres de sa famille) et libérateur de Rome, il réalise un véritable 'coup d'état' en instaurant un état chrétien quasi-totalitaire. Retour à l'ordre moral (interdiction de la prostituion, lutte contre les relations extra-maritales), promulgation de lois chrétiennes (renforcement du sacrement du mariage, les célibats ne peuvent plus hériter)....
En 325, c'est le concile de Nicée pendant lequel le clergé lui donne les plein pouvoirs. Il remercie l'Eglise en lui offrant de nombreux dons.

En conclusion, Jésus n'était pas un anti-hédoniste. Mais le Christianisme tel qui nous est parvenu est la victoire de Paul et de sa vision négative ; vision érigée en principe premier par l'empereur Constantin qui utilise le Christianisme pour justifier un Etat répressif.
Par Nicolas
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Dimanche 19 novembre 2006
On sait déjà que les travaux de Michel Onfray pour un projet hédoniste affranchi de l'obscurantisme religieux m'intéressent fortement depuis quelques semaines. Je viens d'achever le Traité d'athéologie du philosophe fondateur de l'Université populaire de Caen et je suis sous le choc d'une démonstration simple, précise et argumentée pour un athéisme radical et novateur. En seulement 260 pages, Michel Onfray déconstruit les trois monothéismes tout en montrant l'influence toujours persistante de l'épistémé (compris comme le 'dispositif invisible mais efficace de discours, de vision des choses et du monde, de représentation du réel qui verrouillent, cristallisent et durcissent une époque sur des représentations figées') judéo-chrétienne ; d'où l'urgence d'un athéisme constructeur et base d'un véritable projet d'avenir.
Il montre dans un premier temps la vision négative que les sociétés ont toujours eu de l'athé (défini par la négation) et l'importance encore majeure des idées judéo-chrétienne dans la pensée et la vision du monde contemporaines (exemples de la chair ou du droit). Nietzche a ouvert la voie à l'athéologie ; il est de notre devoir d'être doué de raison de poursuivre de travail contre l'obscurantisme.
Michel Onfray déconstruit ensuite les trois monothéismes puis s'intéresse, avec l'exemple du Christianisme, à l'élaboration temporelle d'un message prétendument d'inspiration divine (voir mes précédents posts concernant la création du personnage conceptuel de Jésus amplifié par l'hystérie de Paul et l'autoritarisme de Constantin).
Il déconstruit enfin les théocraties qui supposent la revendication pratique et politique du pouvoir prétenduement issu de Dieu.

Même si l'on peut déplorer, à mon sens, que Michel Onfray constate mais ne propose pas de véritable solution, donne des faits et des analyses sans offrir de réelle voie (mais est-ce vraiment la fonction du philosophe?), on ne peut lire se livre sans se poser des questions aux conséquences abyssales sur les fondements de notre société et de notre culture et sur le bien-fondé du message religieux.
J'essaierai de revenir sur cet ouvrage pour moi majeur, qu'une vie ne suffit peut être pas à comprendre dans tout ce qu'il a de déconstructeur mais aussi de fondateur.

Morceaux choisis ...

' La religion devient donc la pratique d'aliénation par excellence : elle suppose la coupure de l'homme avec lui-même et la création d'un monde imaginaire dans lequel la vérité se trouve fictivement investie' (p.58).

'Les trois monothéismes, animés par une même pulsion de mort généalogique, partagent une série de mépris identiques : haine de l'intelligence à laquelle les monothéistes préfèrent l'obéissance et la soumission ; haine de la vie ; haine de l'ici-bas dans cesse dévalorisé en regard d'un au-delà, seull réservoir de sens, de vérité, de certitude et de béatitude possibles ; haine du corps corruptible déprécié dans le moinde détail quand l'âme éternelle, immortelle et divine est parée de toutes les qualités et de toutes les vertus ; haine des femmes' (p.87).
Par Nicolas
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