itinéraire littéraire

Jeudi 20 décembre 2007 4 20 /12 /Déc /2007 02:00

undefined Quelle belle façon de finir l’année 2007 que de  fêter le centième anniversaire de la naissance de Maurice Blanchot (mort en 2003), à l’occasion de la publication des Chroniques littéraires du journal des débats. Soit la sélection de cent vingt critiques littéraires d'un des penseurs majeurs du siècle.
Une somme. Un livre traversé d’érudition discrète et d’intelligence critique. Chroniques littéraires du journal des débats de Maurice Blanchot devrait faire date tant il surclasse la production des critiques littéraires actuelles, fades, insipides, ennuyeuses.
Maurice Blanchot fut pendant longtemps mis au ban des intellectuels français, en raison d’une querelle, souvent fort mal et méchamment instruite, sur les engagements politiques de l’auteur du Dernier Homme dans la France d’avant-guerre. Philosophe et écrivain, mais aussi critique et théoricien littéraire, cette publication de ses Chroniques initialement communiquées dans le Journal des débats entre avril 1941 et août 1944 (à l’exception de 55 déjà rassemblées dans Faux pas) est une occasion unique d’admirer le talent de Blanchot en cette matière. Occasion aussi de rendre hommage à un penseur dont l’influence est toujours pressante, sans que la notoriété suive. La lecture de ces Chroniques est parfois ardue, tant le style est exigeant. Un style à la hauteur d'une réflexion remarquable de précision, d’acuité et de pertinence. Ses Chroniques offrent au lecteur un condensé stimulant d’une pensée souvent qualifiée de complexe, trouvant sa source aussi bien dans la philosophie de Nietzsche ou de Hegel, que dans la mythologie ou la poésie de Mallarmé et de Valéry – à qui l'auteur voue un véritable passion. Maurice Blanchot manie la formule avec talent, évitant l’écueil du raccourci réducteur, mais réussissant parfaitement à condenser en une phrase, un paragraphe, ou un article, un sujet, un style, une époque ou une philosophie. Ainsi, ses articles sur des thèmes aussi variés que le chroniqueur Haedens, les rapports entre Art et Science ou entre Culture et Civilisation, la Chanson de Roland ou Machiavel sont de purs moments d’extase intellectuelle. Il faut laisser du temps aux Chroniques littéraires et les lire avec un stylo, car derrière chaque paragraphe, il y a une pensée en mouvement, une vérité, une théorie saisissante. C’est un texte qu’il faut fréquenter, laisser de côté puis relire et méditer avec vigilance et entrain. Puissant et excitant.
En filigrane, c’est une véritable théorie littéraire qui s’élabore, avec ses partis pris et ses contradictions, mais avec toujours le même souci de l’excellence, de l’exigence et de la qualité. Passionnante introduction à l’œuvre d’un penseur majeur du XXe siècle, écrivain discret et contradictoire qui médite sur le roman, le nihilisme, la solitude, la place de l’homme sur terre. Indispensable.

Par Nicolas - Publié dans : itinéraire littéraire
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Vendredi 14 décembre 2007 5 14 /12 /Déc /2007 02:00
dylan-2.jpg Comme l'a récemment montré Todd Haynes, Bob Dylan est un artiste complexe impossible à saisir. François Bon, déjà auteur d'une magnifique biographie sur  les Rolling Stones, s'attaque à  un autre géant. Résultat : un livre adroit et passionnant, interrogation renouvelée sur un mythe.
Qui est vraiment Bob Dylan ? Pas plus François Bon que Todd Haynes (voir I'm not There) n'apporte de réponse convaincante à cette (éternelle) question. Ce postulat posé, à quoi sert une (nouvelle) biographie sur l'homme multiple ? Sûrement pas à rien, et ce pour plusieurs raisons. Primo, François Bon réussit à s'écarter d'une hagiographie inutile, et Dieu sait pourtant qu'elle serait facile à rédiger avec un tel monstre. Deuxio, l'auteur offre quelques pistes de réflexion nouvelles et stimulantes pour mieux saisir l'homme. Il ne cesse de fouiller, de questionner, de remettre en cause et en perspective quelques faits connus mais peut-être pas assez interrogés. Cette biographie n'apporte pas de réponse mais des questions. Philosophique à bien des égards, ce livre est une réflexion en acte visant à résoudre un problème. Il n'y a qu'à voir la multiplication des formules interrogatives pour s'en convaincre. Enfin, cet ouvrage est une synthèse habile au style très "rock & roll", rendant l'ensemble d'une lecture très agréable - et ce malgré la (relative) longueur, presque 500 pages. Justement, François Bon n'est également pas tombé dans l'erreur, fatale dans ce type d'écrit, de vouloir tout dire : il sélectionne, bien conscient que des milliers de pages ne suffiraient de toute façon pas à fixer un négatif de qualité de Dylan.
Bob Dylan, une biographie s'intéresse principalement aux cinq années qui créent le mythe Dylan. Car l'homme est un mythe, à deux niveaux. Par la vie qu'il s'invente lui-même, et par son installation comme héros d'une société américaine en pleine mutation, passant de l'euphorie d'après-guerre à une société libérée (drogues et sexe) mais désemparée (guerre du Vietnam et changements sociologiques radicaux). "Des vies comme celle de Bob Dylan sont des dépôts où condense toute une époque, un miroir des questions que se pose une société sur elle-même (...). C'est une sorte de secousse mondiale qui se rassemble sur les épaules d'un seul". Après quelques pages précisant le décor - origines familiales de Dylan - François Bon revient en détail sur les premiers concerts, les galères, les refus, le mépris, puis les premiers succès. Les rencontres importantes et l'accueil de plus en plus chaleureux d'un public élevant ce jeunot venu de son nord lointain en héraut de la contestation. Un malentendu presque, que Bob Dylan lui-même ne tardera pas à corriger. Entre 1960 et 1965, il va passer du jeune adulte timide et plutôt maladroit à l'icône d'une jeunesse rebelle et passionnée par une musique libératrice. L'auteur regarde sans complaisance les différents choix et changements de cap du chanteur de Duluth : l'électrisation, les changements de thématique, le refuge à Woodstock ou dans la bible, la fuite de la célébrité. La vie privée est aussi décortiquée avec une précision chirurgicale, avec comme seul objectif de mieux comprendre l'artiste. Les premiers amours, la relation difficile avec une autre star de l'époque, Joan Baez, les tromperies, le mariage, la paternité.
Au final, cette nouvelle biographie séduit par son refus de la compartimentation d'un artiste multiforme, ayant lui-même toujours fuit la simplification. L'auteur propose, au lecteur de choisir, de se faire sa propre opinion. De trouver lui-même quelques réponses aux multiples questions que le chanteur refuse d'éclaircir. Pire, qu'il cherche à complexifier.
Par Nicolas - Publié dans : itinéraire littéraire
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Samedi 1 décembre 2007 6 01 /12 /Déc /2007 02:00
Avec Les Disparus, Daniel Mendelsohn livre un récit poignant unanimement célébré par la critique et couronné par le prix Médicis étranger. Une quête personnelle pour en savoir plus sur l'Oncle Shmiel "tué par les nazis". Un magnifique roman de la mémoire. Une formidable enquête pour "ramener les morts à la vie".
les-disparus.jpg Soixante ans que la littérature s'attaque à l'innommable de la barbarie nazie, et le regain d'intérêt se confirme depuis quelques années. Les Bienveillantes (Jonathan Littell) en 2006, Le rapport de Brodeck (Philippe Claudel) ou Le Château en forêt de Norman Mailer cette année sont plusieurs façons (brillantes) d'écrire le Mal. Il en existe d'autres (la métaphore style La Peste de Camus, le récit brut façon Si c'est un homme de Primo Lévi ou le sublime et poétique L'écriture ou la vie de Jorge Semprun). Avec Les Disparus, le journaliste et critique littéraire américain Daniel Mendelsohn propose une enquête documentaire. En forme de quête.
"Pendant longtemps, il n'y a eu que des photos muettes et, de temps en temps, une vibration désagréable dans l'air lorsque le nom de Shmiel était prononcé". Voila comment tout a commencé. Le grand-oncle de Daniel Mendelsohn a disparu en Pologne, dans le petit village de Bolechow, dans les années 1940. Les membres de sa famille (même son grand-père, le talentueux conteur) sont très évasifs quand ils évoquent cette tragédie. Le journaliste ne veut pas en rester là, il entreprend un long voyage qui le mènera des Etats-Unis en Israël en passant par l'Australie ou le Danemark pour découvrir des faits, des petits détails capables de "sauver [ses] parents des généralités, des symboles, des abréviations, pour leur rendre leur particularité et leur caractère distinctif". Comprendre, percevoir et sentir les lieux, écrire, rencontrer des survivants (ils ne sont que quarante-huit Juifs sur une population totale d'environ 6000 à avoir survécus à la barbarie nazie à Bolechow) pour mieux fixer la vie de son grand-oncle, de sa femme, et de ses quatre filles assassinés par la folie destructrice des hommes.
A la fin du roman, l'essentiel appris pendant ces voyages tient en à peine une page. C'est peu, et beaucoup à la fois. Ce sont quelques éléments qui permettent à  une famille de faire le deuil, et à des générations de lecteurs de se souvenir. Car Daniel Mendelsohn écrit pour la mémoire. Pour qu'il soit impossible d'oublier cette barbarie ineffable. Lors de son travail, plusieurs témoins encore vivant vont disparaître. L'auteur veut les faire parler avant qu'il ne soit trop tard. 
La lecture des Disparus demandera souvent un effort. Celui d'imaginer et de concevoir l'inimaginable tout d'abord, conceptualisation terriblement difficile face à l'abîme nazi. Celui de suivre le narrateur dans de nombreuses exégèses de la Thora ensuite, même si celles-ci sont brillantes et éclairent magnifiquement le récit. Celui de se débattre avec un style souvent ardu enfin. L'auteur, helléniste passionné, manie habillement les récits circulaires et tourbillonnants homériques et la précision chirurgicale des mots, lorgnant sans cesse vers l'effusion et les phrases (à l'apparence) embrouillées de Proust. Comme A la recherche du temps perdu, Les Disparus est un roman à la construction rigoureuse et au rythme toujours haletant - et ce malgré la longueur du récit. Il faudra donc au lecteur un effort, mais un effort récompensé par la puissance narrative du récit. Et un effort toujours soutenu par un narrateur en perpétuelle interrogation sur son travail.
Ne se laissant jamais allé au pathos et sans complaisance déplacée, Daniel Mendelsohn fouille les recoins minuscules de la mémoire, avec force et hardiesse ; mais il questionne aussi le fait d'écrire sur Auschwitz. Pourquoi et comment écrire sur ce qui ne peut être expérimenté ou réellement pensé par l'homme ? D'autres thèmes hantent ce fabuleux roman : la culpabilité (celle de sa famille, sourde aux appels désespérés de Shmiel ; celle des allemands aussi) ; le Mal ; la haine de la Vie ; l'Histoire ; la Morale.
Les Disparus est un livre qui ne s'oublie pas. Un récit qui occupe l'esprit car le mystère reste entier : comment ce drame absolu a-t-il été possible ? A défaut de répondre à cette question, il faut se souvenir. "Il y a eu les Egyptiens et leurs pyramides. Il y a eu les Incas du Pérou. Il y eu les Juifs de Bolechow". Reste ce roman. Indispensable.
Par Nicolas - Publié dans : itinéraire littéraire
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Dimanche 18 novembre 2007 7 18 /11 /Nov /2007 02:00
roth.jpg Après la mort de Norman Mailer, les géants de la littérature américaine se font rares. L'un d'entre eux, Philip Roth, nous revient avec un magnifique roman - autobiographie déguisée - hanté par la mémoire, la vieillesse et la mort. Sombre mais  jouissif.
Premiers mots d'Un homme : "Autour de la tombe, dans le cimetière délabré". Un homme meurt. Evènement d'une banalité sans nom, sans surprise. "Mais enfin, le plus déchirant, c'est ce qui est commun, le plus accablant, c'est le fait de constater une fois encore la réalité écrasante de la mort". Cette terrible certitude enveloppe le livre d'un manteau sombre et mélancolique. Philip Roth esquisse le portrait de cet homme mort dans la quasi indifférence, entouré seulement de quelques anciens collègues publicitaires, d'une fille aimante (Nancy), d'un frère vigoureux mais délaissé (Howie), d'une ex-femme paralysée (Phoebe), de deux fils égoïstement abandonnés. Un récit qui revient sur la vie d'un homme ordinaire, petit juif fils d'un bijoutier, devenu publicitaire reconnu puis peintre retraité talentueux mais en éternel questionnement sur l'art. Un homme dont la vie amoureuse fut un échec impitoyable : trois mariages, trois divorces. Une première femme par convenance ; une seconde par amour ; une dernière, mannequin de vingt-quatre ans, pour le sexe. Un homme détruit par les hospitalisations à répétition : de l'intervention chirurgicale pour une banale hernie, à la dernière opération fatale, en passant par la difficile épreuve de l'arrêt cardiaque puis du corps décrépit "Sa santé le lâchait, son corps semblait en péril permanent (...). La mort semblait devenir la grande affaire de sa vie, qui se résumait désormais à l'histoire de son déclin physique".
Le nouveau roman de Philip Roth est assiégé par la mort, la vieillesse, la maladie et ses corollaires : la souffrance physique, l'affaiblissement, la décadence du corps, l'aigreur. Outre le principal protagoniste du roman dont les séjours en hôpital se multiplient avec l'âge, de nombreux personnages sont frappés par cette épée de Damoclès qui hante l'auteur de La Tache. Celui-ci laisse ici ses récits percutants sur l'Amérique et la judéité pour livrer un récit semi autobiographique redoutablement émouvant. Car, il est impossible, derrière cet homme dont on ne connaîtra jamais le nom, de ne pas voir Philip Roth, et ses questionnements angoissés. Fuite du temps ("Jadis, j'ai été un être humain dans sa plénitude"), décadence psychique et physique ("Ce n'est pas une bataille, la vieillesse, c'est un massacre"), puis l'inévitable fin ("Parce que l'expérience la plus intense, la plus perturbante de la vie, c'est la mort. Parce que la mort est tellement injuste. Parce qu'une fois qu'on a goûté à la vie, la mort ne paraît même pas naturelle").
Les quelques cent cinquante pages d'Un homme résonnent comme certaines des plus belles écrites sur cette finitude humaine, sur les affres du temps qui passe, sur l'inexplicable abaissement des aptitudes. Mais ce récit n'est pas seulement cela. Car avec la maladie et la solitude viennent les interrogations sur la vie, sur sa vie. Les choix non assumés, la culpabilité d'avoir été un mauvais père ou un destructeur de bonheur. C'est tout cela qu'englobe ce nouveau roman de Philip Roth, dans des magnifiques va-et-vient parfaitement maîtrisés, à l'écriture précise et tranchante comme une lame de rasoir. Un récit poignant tant il résonne en chacun de nous.
Par Nicolas - Publié dans : itinéraire littéraire
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Vendredi 16 novembre 2007 5 16 /11 /Nov /2007 02:00

roudinesco.jpg Elisabeth Roudinesco revient sur cinq siècles d'histoire de la perversité, pour mieux comprendre la société moderne et la part obscure de l'homme. Lumineux.
Elisabeth Roudinesco est une des plus éminentes psychologues françaises contemporaines, et une des plus ardentes avocate d’une science malmenée ces dernières années (Le Livre noir de la psychanalyse entre autres attaques). Élève de Deleuze et de Michel de Certeau, disciple de Jacques Lacan, Elisabeth Roudinesco, après plusieurs ouvrages sur l’histoire de la psychanalyse ou des conversations philosophiques (son difficile mais passionnant entretien avec Jacques Derrida publié en 2003), interroge aujourd’hui le côté sombre de l’homme. Son nouvel ouvrage s’intitule La Part obscure de nous-mêmes – Une histoire des pervers.
Car la très médiatique Elisabeth Roudinesco est autant historienne que psychanalyste. Elle s’intéresse aux mouvements de fond d’une pulsion ou d’une discipline aussi bien qu’à leur signification consciente ou cachée. Et il est donc ici question de perversité : son histoire, ses figures, ses manifestations et l’évolution de son appréhension au sein de la société occidentale. L’historienne distingue ainsi cinq périodes : Gilles de Rais, les saintes mystiques et les flagellants ; le XVIIIe sadien ; le XIXe stigmatisant l’homosexuel, l’enfant masturbateur et la femme hystérique ; la barbarie nazie du XXe siècle ; notre modernité enfin, où la perversité est devenue un trouble identitaire, (trop) encadré par la Loi mais qui se généralise dans de multiples domaines.
Au Moyen-âge, les pervers sont des mystiques qui cherchent à se rapprocher de Dieu par la mortification. Le Corps est un fardeau à détruire pour arriver à l’élévation de l’âme. Mais c’est aussi le XVe siècle qui voit naître le "héros" pervers par excellence : Gilles de Rais. Élevé dans la violence et la luxure, compagnon de Jeanne d’Arc, il devient un meurtrier d’une violence et d’une cruauté incomparable. Se pose alors l’éternelle question de l’origine de la perversité : culture ou nature (comprise comme héritée de Dieu) ? Plus léger le XVIIIe siècle est celui des libertins. Des libertins qui s’inscrivent pleinement dans le mouvement d’émancipation de la raison et de rejet de l’obscurantisme divin. Le Corps n’est plus un poids, mais au contraire le seul lieu de jouissance. Le marquis de Sade théorise cette société basée sur le crime, l'inceste et la sodomie, dans un véritable renversement de la Loi. Le XIXe siècle classifie les perversions pour mieux les condamner. La perversion devient une simple déviation par rapport à la norme, une déviation que Freud envisage comme un passage obligé vers la normalité, car chacun d'entre nous a une part obscure (jouissance du mal et envie de crime) qu'il doit dépasser. Années 1940 : Auschwitz et son programme institutionnalisé de domestication de la sélection naturelle, un plan érigeant la perversion en loi étatique. Elisabeth Roudinesco, dans une brillante démonstration, démonte le concept de "banalité du mal" tel que défini par Arendt lors du procès Eichmann.  La période moderne enfin, pense pouvoir éradiquer la perversion. Plus rien n'est pervers, donc tout l'est, le Mal et le Bien se confondent dans une dangereuse confusion.
Ce nouvel ouvrage d'Elisabeth Roudinesco est brillant : l'écriture est précise, le style élégant, l'érudition bouillonnante sans être étouffante, les thèses habilement défendues. Elle manie avec talent histoire, littérature et psychanalyse, pour mieux éclairer le lecteur sur une notion qui est tout sauf banale. Comme pour le héros (voir ici), les métamorphoses du regard que la société porte sur le pervers, aident à mieux comprendre l'évolution de ladite société et de l'homme. Passionnant.

Par Nicolas - Publié dans : itinéraire littéraire
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Samedi 10 novembre 2007 6 10 /11 /Nov /2007 02:00

veil.jpg Avec un regard attendri mais sans complaisance, Simone Veil écrit sa vie. Elle embrasse, en quatre cent pages, le siècle des extrêmes. Son récit devient alors un magnifique combat pour la mémoire.
La très attendue autobiographie de Simone Veil aurait pu s'appeler "Mes combats". Combattre pour survivre à l'horreur des camps de concentration ; pour réapprendre à vivre, rongée par des souvenirs que beaucoup ne voulaient pas entendre ; lutter pour aider les femmes à trouver leur indépendance ; batailler pour l'Europe - à l'époque où cette notion était encore un idéal porteur d'espoir et de réconciliation ; combattre enfin pour concilier humanisme et rigueur du droit comme membre du Conseil Constitutionnel. Des combats qui animent toujours cette femme, aujourd'hui âgée de 80 ans, qui a traversé le siècle et incarne parfaitement les espoirs et les pires atrocités d'une humanité tantôt en quête d'absolu, tantôt autodestructrice.
Mais cette autobiographie s'appelle Une Vie. Titre d'une fiction de Maupassant, mais qui n'est ici que réalité sans détour. Dans chaque chapitre, Simone Veil revient sur une période de sa vie : l'enfance heureuse à Nice, au sein d'une famille cultivée, sous l'autorité d'un père ferme mais cultivé et d'une mère aimante et passionnée ; l'insouciance alors qu'une menace rampante s'abat sur l'Europe ; la déportation, l'enfer des trains de la mort, puis la déshumanisation des camps, la mort des proches (le père et le frère de Simone Veil ont péri dans des conditions inconnues en Lituanie, sa mère est décédé d'épuisement à Auschwitz) ; la reconstruction, le mariage heureux, puis les premiers postes dans l'administration pénitentiaire ; l'entrée au gouvernement, les désillusions politiciennes, la lutte pour l'IVG ; la Présidence du Parlement européen, la foi inébranlable en cette idée de fraternité universelle ; le retour à la politique, puis l'entrée au Conseil Constitutionnel.
Certes, le style est sans élégance, sans poésie, sans charme, ce qui rend la lecture de cette autobiographie parfois fastidieuse. Les réflexions sont souvent peu perspicaces ; pour celui qui veut comprendre le XXe siècle, on préférera Les Mémoires de Raymond Aron, d'une intelligence et d'une précision beaucoup plus vives. L'avant-dernier chapitre, sorte de programme électoral qui entend, en quelques pages sibyllines, englober les problèmes de la France moderne (Justice, Logement, Retraits, Éducation), est un plaidoyer sans profondeur et sans génie. Mais l'éternelle combattante et défenseur de la condition humaine, attachée aux valeurs de respect mutuel et d'entente, volontaire et énergique, délivre un témoignage unique. Le dernier combat de Simone Veil est celui du souvenir...pour construire un avenir meilleur.
Simone Veil a trop d'esprit et de délicatesse pour se laisser aller aux mémoires "révélations". Mais, femme de conviction, elle distille quelques réflexions tranchantes sur les hommes politiques ou leurs idées. François Bayrou (né avec l'intime conviction que Dieu l'a choisit pour devenir Président, et prêt à tous les mensonges pour atteindre son but) ou Ségolène Royal ("plutôt inconsistante, (...) floue dans ses jugements bien qu'entêtée jusque dans l'erreur") en font les frais. Mais elle démonte aussi certains concepts avec talent : l'humanitaire à tout-prix, le droit d'ingérence ou encore la "banalité du mal" d'Arendt, qui permet de justifier toutes les barbaries sans appréhender les actes héroïques des Justes.
Son témoignage le plus poignant demeure son récit de la barbarie nazie. A l'heure où l'on assiste à un spectaculaire développement des ouvrages universitaires sur la Shoah (voir Le Monde littéraire du 2 novembre) ; où le corporatisme, le racisme et les radicalismes se multiplient, il est nécessaire que les déportés fassent entendre leur voix. Une voix singulière, car issue d'une expérience ultime de la face cachée des hommes. Et à ce titre, Une vie de Simone Veil est un livre indispensable.

Par Nicolas - Publié dans : itinéraire littéraire
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Mardi 6 novembre 2007 2 06 /11 /Nov /2007 02:05

Le Portrait, le nouveau livre de Pierre Assouline, retrace cent-cinquante ans d'une dynastie flamboyante, en faisant parler un tableau de la baronne Betty de Rothschild peint par Ingres. Un récit poétique, espiègle et totalement maîtrisé.
le-portrait.JPG Le Portrait s'ouvre sur une phrase d'une déchirante mélancolie : "Rien ne console parce que rien ne remplace". Le récit s'achève sur ces mots : "Nous ne serons jamais plus comme nous étions, c'est ainsi". La douce nostalgie et le souvenir teintent le nouveau roman de Pierre Assouline d'une nappe délicate et charmante, même si certains passages ennuyeux ne sont qu'une succession d'anecdotes sans grand intérêt.
L'auteur de Lutetia fait parler le portrait, réalisé par Ingres en 1848, de Betty de Rothschild, somptueuse représentation du romantisme français du XIXe siècle par l'un de ses principaux artisans. Le journaliste né au Maroc utilise cette ingénieuse idée pour naviguer habilement dans cent cinquante ans d'histoire du vieux continent en traçant, en pointillé, la biographie d'une de ses plus illustres dynasties. "Vue de mon mur, la comédie humaine est d'une saveur inédite". Après sa mort en 1886, la baronne Betty de Rothschild connait une seconde existence, accrochée au mur. Elle revient alors sur sa vie, raconte l'histoire de sa famille, et chronique l'évolution du monde vue de son angle spécifique. De la rue Laffitte à l'hôtel Lambert en passant par le Château de Ferrières, le Louvre et l'Allemagne, le récit traverse les frontières et les époques avec une parfaite maîtrise. Pierre Assouline nous fait voyager dans le temps et dans l'espace au gré des pérégrinations du tableau et des pensées de celle qu'il représente. Betty de Rothschild est une jolie Juive généreuse et déterminée, fortement imprégnée de la valeur de son rang - et des devoirs y afférant. Elle observe avec humour et acuité les mondanités, relate ses rencontres réelles avec Chopin ou Balzac, et "fictives" (Cartier-Bresson).
Empreinte d'une douce mélancolie, la plume de Pierre Assouline est d'une élégance et d'une poésie rares. Les mots coulent avec une infinie délicatesse, l'ambiance est mélodieuse et vaporeuse. Le Portrait est en effet un roman de la mémoire ("Notre mémoire est pleine de petites Atlantides englouties, libre à nous de les ressusciter dans les larmes ou la douce évocation des bonheurs à jamais enfuis") et du spleen. Mais une mémoire diffuse, égarée et très sensorielle. Pierre Assouline, biographe reconnu, donne magnifiquement vie à une époque fastueuse où les bals et les nombreux dîners faisaient le bonheur du Tout-Paris. Il raconte une famille qui cristallise les mutations socio-économiques, l'ambiance culturelle et la pensée depuis le milieu du XIXe siècle. Les troubles de 1848, la naissance de la République, le désordre social de 1870, l'antisémitisme rampant puis révélé par la Seconde Guerre mondiale. La barbarie nazie a non seulement voulu anéantir l'Homme mais aussi l'une des manifestations de son génie : l'Art. Ainsi, de nombreux tableaux, dont celui de Betty de Rothschild, furent volés à leurs propriétaires - juifs - pour être cachés, revendus voire détruits. Les pages relatant la peur, les mauvais traitements, la bestialité des nazis sont parmi les plus profondes du Portrait. Ou comment l'Art cristallise les folies de l'homme.
Pierre Assouline saisit l'âme humaine avec légèreté et poésie. Il n'est pas étonnant que Le Portrait ait obtenu le 21e prix de la langue française, qui récompense une personnalité dont le style illustre la qualité et la beauté de la langue française.

Par Nicolas - Publié dans : itinéraire littéraire
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Jeudi 1 novembre 2007 4 01 /11 /Nov /2007 02:00

Je vais bien, ne t'en fais pas fut un magnifique livre avant de devenir un film réussi. Son auteur, Olivier Adam, est de retour avec un ouvrage incisif et jusqu'au-boutiste : A l'abri de rien. Le récit inquiétant d'une femme qui se reconstruit par la destruction. Un très bon roman parfois trop réducteur.
LuciaGuanaes.JPG Olivier Adam continue dans le noir. Dans le quotidien qui pue la morosité et la misère. Il fouille une nouvelle fois les familles qui partent en éclat, les êtres humains qui fuient. Il écrit encore l'histoire de la mort qui rôde, de la folie en ligne de mire, du drame lancinant. A l'abri de rien met en scène Marie, au chômage, et jeune mère de deux enfants. Elle tue ses journées à ne rien faire, simple spectatrice de sa vie ("Ca faisait si longtemps que la vie nous passait à côté"). Son mari, Stéphane, est chauffeur de bus. Le couple est fragile, bouffé par la misère et l'ennui destructeur ("On s'aimait mais c'était planqué sous la graisse du quotidien et des emmerdes, une couche épaisse comme on en a tous"). Marie survit jusqu'au jour où elle approche les immigrés, terrifiants personnages en marge qui se révèlent être des hommes et des femmes qui souffrent, qui n'espèrent plus, qui fuient aussi - leur pays, la mort, l'arrestation. Elle les aide comme elle peut, avec confusion mais passion ; et toujours dans l'excès. Elle le fait pour eux, mais aussi, pour elle. Pour donner un sens à sa vie, pour se reconstruire. Car on n'apprend vite qu'elle vit avec le fantôme de sa sœur Clara, morte à 18 ans dans un (trop banal) accident de voiture à la sortie d'une boîte. Marie met sa vie en jeu, mais sa vie c'est rien. Elle s'oublie totalement dans cette noble cause, mais délaisse aussi sa famille qui en souffre terriblement. La fin que nous ne révèlerons pas est assez tragique.
A l'abri de rien est un magnifique récit à la première personne d'un être à la dérive. Touchée une fois par la mort de sa sœur, la narratrice va être coulée par une cause plus grande qu'elle. Une femme voulant être un héros moderne, mais qui n'en n'a pas la carrure. Incapable de gérer sa vie, elle la détruit en voulant aider les autres. Trop confuse, trop idéaliste.
Ce nouveau roman du jeune Olivier Adam est une décharge électrique tant il dissèque avec précision une réalité misérable mais très banale. Son style reste abrasif, dérangeant, incisif et cru. Chaque mot fout le blues ou la haine, c'est selon. Chaque phrase invite à une introspection sans concession de notre propre vie. Peu d'espoir dans ce récit, et c'est peut-être la principale critique que l'on peut faire. A trop noircir, le roman perd de sa force de frappe. Manque la nuance ou une dose d'espoir pour ancrer définitivement l'existence malheureuse de cette femme dans la réalité. Pourtant, le portrait de cette jeune mère, accablée par la mort tragique de sa sœur, détruite par une existence assommante aux sempiternels recommencements est d'une justesse et d'une tendresse infinies. Marie est souvent hors de son corps et de son âme, simple observatrice d'un tableau accablant de pauvreté.
Oliver Adam demeure un des plus brillants chroniqueurs d'une société française en perdition, négatrice de ses propres valeurs. Chronique sociale effroyablement réaliste, A l'abri de rien est une bombe à retardement qui vous ronge.

Photo Lucia Guanaes, actuellement exposé dans le cadre du nouveau festival Photoquai.

Par Nicolas - Publié dans : itinéraire littéraire
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Mardi 30 octobre 2007 2 30 /10 /Oct /2007 02:00
La passion selon Juette de Clara Dupont-Monod est un agréable petit livre. Le récit d'une jeune fille du Moyen-âge, en rupture avec son temps, avec les conventions et avec sa condition. Intéressant mais sans génie.
la-passion-selon-juette.jpg Juette vit au XIIe siècle en Belgique, écrasée entre une mère autoritaire et très terre-à-terre et une église mensongère et oppressante. La jeune fille est solitaire et rêveuse, pleine d'une volonté d'indépendance mal à propos à cette époque. Elle a un seul ami, un prêtre nommé Hugues, lui-même entouré par de curieux personnages qui dénoncent les absurdités de l'Eglise. Mariée à treize ans, elle devient veuve cinq ans plus tard. Elle vit son mariage et encore plus la maternité avec dégoût et horreur. Suite à la mort de son mari, elle devient religieuse auprès des lépreux, multiplie les visions de la Vierge avant d'être arrêtée par une Eglise-Police d'Etat désireuse d'écarter les dissidents.
La passion selon Juette est le récit à deux voix et à la première personne de deux jeunes gens inadaptés aux exigences de leur temps. Juette d'un côté, Hugues de l'autre. Jean-Baptiste Morain disait récemment (Les Inrocks n°620) : "Vivre ou survivre suppose de trouver un juste équilibre entre les illusions qu'on s'accorde et les lucidités auxquelles on est bien obligé de se soumettre". L'un et l'autre sont incapables d'atteindre cette harmonie, trop oppressé par l'Eglise et la famille, par les conventions sociales et par les hommes. Juette subit sa condition de femme, obligée de côtoyer les hommes, et de subir leurs assauts à répétition ("Comment croire que la copulation, un acte aussi infect, engendre la vie ? C'est impossible. Rien ne peut naître dans les larmes et la salissure"). Elle n'est pas prête à se marier ("Je m'appelle Juette, j'ai quinze ans. Je suis mariée. J'ai sans doute été punie parce que je suis mauvaise"), pourtant ses parents l'y obligent. Elle est malheureuse avec son mari, et finira pas le laisser mourir. Elle ne veut pas avoir d'enfant, elle ne s'en occupera pas.
Car Juette va à l'encontre des obligations sociales, à l'opposé de ce que lui imposent les lois morales ou religieuses. Juette est une indépendante, une rebelle, une éternelle malheureuse en quête d'absolu, ou de simplicité. Les deux aspirations ne sont pas antagonistes.
Mais Juette est une femme gagnée par la lassitude ("A dix-huit ans, Hugues, je suis un coeur fatigué"), vaincue par le découragement, les bassesses de l'être humain. Car pour la jeune fille, l'homme l'attire vers le bas, vers la platitude. Elle est une ascète malheureuse dans la compagnie des autres, sauf celle de son confident.
Dans La Passion selon Juette, Clara Dupont-Monod marie avec un certain talent son grand intérêt pour le Moyen-âge et le destin tragique de femmes en marge. Car si le cadre du récit choisit est celui des châteaux-forts, ce récit est intemporel tant il fouille des questions universelles : le mal-être, la solitude ontologique de l'homme, la souffrance, la quête de sens, la recherche du salut. Juette est un archétype du personnage pascalien : sensation d'immense détresse de la condition humaine, et volonté de délivrance par une foi inconditionnelle. Avec une écriture élégante et une construction narrative passionnante, la jeune romancière délivre un roman plaisant mais un peu plat, agréable mais sans éclat. 
La Passion selon Juette reste un joli livre qu'on lit avec plaisir, qu'on quitte avec un peu de mélancolie, mais qu'on oublie assez rapidement.
Par Nicolas - Publié dans : itinéraire littéraire
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Samedi 20 octobre 2007 6 20 /10 /Oct /2007 02:00
le-rapport-de-brodeck.jpg Voici LE grand roman de la rentrée : Le rapport de Brodeck par Philippe Claudel. Un livre qui dérange, qui fait mal ; un roman qui nous plonge dans la noirceur de l'âme humaine. Un formidable récit sur la mémoire, la culpabilité, la souffrance. Un roman dépassionné sur la Shoah. Exceptionnel.
"Je m'appelle Brodeck et je n'y suis pour rien". Ces premiers mots installent immédiatement un climat tendu et oppressant ; climat qui subsistera pendant les quatre cent pages du nouvel ouvrage de Philippe Claudel : Le rapport de Brodeck. L'histoire se situe peu après la Seconde Guerre mondiale, dans un petit village frontalier de l'Allemagne. Brodeck, survivant d'un camp de concentration, y vit avec une vieille servante, Fédorine, avec Emélia, sa femme, qui fuit les journées en chantant une comptine entêtante, et leur petite fille Poupchette. Les hommes du village lui demande d'écrire un rapport "officiel" sur l'Andërer, un étranger mystérieusement arrivé dans ce village impénétrable et qu'ils viennent d'assassiner (on le devine rapidement). Qui est-il ? D'où vient-il ? Pourquoi ? La rédaction du rapport n'est qu'un prétexte pour Brodeck. Il écrit sa vie, son passé, ses souffrances. Sa propre histoire se mêle à celle de l'Andërer, et à celle de tout un village hermétique et secret. Un bourg dans lequel chacun cache ses mystères.
Le rapport de Brodeck est un roman puissant aux multiples histoires qui n'ont qu'un dénominateur commun : l'âme humaine dans toutes ses contradictions. Ce nouveau livre de Philippe Claudel nous invite à une plongée vertigineuse dans le souterrain humain ; une contrée où l'homme est un loup pour l'homme ; un pays où l'être humain dissimule, dénonce, ment, viole, torture ses congénères, avec méticulosité mais sans but. Toutes les pires atrocités nous sont peintes avec distance et sans pathos : l'arrestation de Brodeck, le terrible train vers les camps de concentration, l'inhumaine condition des prisonniers, la mort, la pendaison-spectacle quotidienne d'un détenu, la réduction de Brodeck au rôle d'un chien, le viol collectif d'Emélia, les meurtres à répétition, les vengeances. Les scènes sont saisissantes, terribles dans leur réalisme.
De nombreux fantômes peuplent Le rapport de Brodeck. Le petit village perdu sur les bords de la Staubi est un vase clos emplis de mystère(s). Les non-dits et les secrets sont bien enfouis. Celui qui voudra les déterrer y laissera sa vie. L'ambiance est proche du Dogville de Lars Von Trier. L'Andërer, personnage énigmatique, symbolique, est un miroir pour des hommes étranges, inquiétants et suspects. Il les confronte à leur passé, et les vérités ne sont rarement bonnes à dire. Brodeck vit également avec ses fantômes. Son existence est l'histoire tellement simple mais épouvantable de millions de juifs envoyés sciemment vers la mort. Philippe Claudel s'interroge sur la vie après l'horreur (
"Il me manque les organes essentiels pour éprouver de la souffrance. Je ne les possède plus. On me les a retirés, un à un, au camp. Et depuis, hélas, ils n'ont jamais repoussé en moi"), sur les trajectoires particulières faisant de certains des bourreaux, sur la responsabilité personnelle dans le drame collectif. Emélia, elle, n'est qu'un fantôme. Une femme détruite par la cruauté, anéantit dans son corps, désesperément absente à elle-même.
L'écriture, très élégante (
"Il y a des heures sur terre où tout est d'une insupportable beauté, une beauté qui semble si étendue et douce uniquement pour souligner la laideur de notre condition") est impressionnante de réalisme et de maîtrise. Philippe Claudel multiplie avec habileté les allers-retours entre présent et passé ; les allers et venues entre l'histoire de l'Andërer et la propre histoire du narrateur. L'auteur maintient un suspens haletant et angoissant en dévoilant par petites touches à peine esquissées les secrets solidement enfouis au fond des âmes. Les lieux sont à peine évoqués, comme pour mieux perdre le lecteur dans ce brouillard de l'âme humaine. Car Philippe Claudel laisse le particulier pour atteindre l'universel : l'homme, être fait de chair, de souffrance, de turpitudes ; un homme capable de tuer, un homme capable d'envoyer son voisin vers la mort, un homme rarement prêt à accepter ses erreurs, un homme qui préfère oublier, enfouir ses secrets.
Le rapport de Brodeck est un formidable récit noir et angoissant ; un crescendo terrible qui dérange et déstabilise. Un grand roman qui se veut l'anti-thèse des Bienveillantes de Jonathan Litell. Le Jury du Goncourt pourrait bien lui accorder le même sort : la récompense suprême.
Par Nicolas - Publié dans : itinéraire littéraire
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de A à Z...

- A -

Strawberry Jam - Animal Collective
Un homme perdu - Danielle Arbid
A l'abri de rien - Olivier Adam
Le Portrait - Pierre Assouline
De l'autre côté - Fatih Akin

- B -

The Flying Club Cup - Beirut
Smokey Rolls Down Thunder Canyon - Devendra Banhart
Shotter's Nation - Babyshambles
Jean-François Bizot -
Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ? -
Pierre Bayard
François-Marie Banier -
Fur and gold -
Bat for lashes
Le Royaume - Peter Berg
Bob Dylan - François Bon
Chroniques littéraires - Maurice Blanchot

- C -

Le rapport de Brodeck - Philippe Claudel
Control - Anton Cobijn
North Star Deserter - Vic Chesnutt
La fille coupée en deux - Claude Chabrol
La Radiolina - Manu Chao
Secret Sunshine - Lee Chang-Dong
Le Deuxième Souffle - Alain Corneau
Gustave Courbet - Exposition Grand Palais 2007
Darling - Christine Carrière
My Friends All Died... - Cocoon
Les Promesses de l'Ombre - David Cronenberg
The Waiting Room - Chloé
L'homme sans âge - Coppola
Un bruit qui court - Pauline Croze

- D -

The Pirate's Gospel - Alela Diane
Tom est Mort - Marie Darrieussecq
Five leaves left - Nick Drake
La Passion selon Juette - Clara Dupont-Monod
L'invitation - Etienne Daho
La mécanique du coeur - Dionysos

- E -

Nancy Elizabeth -
Battle and Victory
L'Enfer - Expo BNF

- F -

Distance and Time - Fink
Echoes, Silence, Patience & Grace - Foo Fighters
Leaving the nest - Benjy Ferree
Revival - John Fogerty

- G -

La vengeance dans la peau -
Paul Greengrass
Nouvelles Mythologies - Jérôme Garcin

- H -

Tout est pardonné -
Mia Hansen-Love
White Chalk - PJ Harvey
I'm not There - Todd Haynes

- K -

99 F -
Jan Kounen
La Forêt de Mogari - Naomi Kawase
André Kertész - Expo Chambéry
My Blueberry Nights - Wong Kar-Wai

- L -

Alabama Song -
Gilles Leroy

- M -

Dans le café de la jeunesse perdue -
Patrick Modiano
Gee Whiz but this is a Lonesome Town - Moriarty
Charles et Léo - Jean-Louis Murat
Trees Outside the Academy - Thurston Moore
Les Disparus - Daniel Mendelsohn

- N -

Ni d'Eve ni d'Adam -
Amélie Nothomb
Avant que j'oublie - Jacques Nolot

- O -

Une autre histoire de la littérature -
Jean d'Ormesson
Odeur du temps - Jean d'Ormesson

- P -

Transparent knives -
Promise and the Monster

- R - 

In Rainbows -
Radiohead
Cendrillon - Eric Reinhardt
The State of Things - Reverend and the Makers
La part obscure de nous-mêmes - Roudinesco
Un homme - Philip Roth

- S -

Persepolis -
Marjane Satrapi
Thalasso - Amanda Sthers
American Gangster - Ridley Scott

- T -

Love it when I feel like this -
The Twang
L'heure zéro - Pascal Thomas

- V -

Adieu Pony -
Constance Verluca
Ambroise Vollard - Exposition 2007 Musée d'Orsay
Paranoid Park - Gus Van Sant
Une vie - Simone Veil

- Y -

Chrome Dreams II -
Neil Young
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